Cela fait plusieurs années que Charles Kloboukoff, 59 ans, pense au devenir de Léa Nature, l’entreprise qu’il a fondé en 1993. Une réflexion loin d’être anodine eu égard à la taille de cette société dont le siège se trouve à Périgny en Charente-Maritime : en 2021, le groupe aux 2 000 salariés a réalisé un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros en grande partie grâce à son activité d’alimentation bio qui représente 63% de ses ventes (avec les marques Jardin BiO étic, I Love Nature, Karéléa…). Egalement présente dans la cosmétique et les produits d’hygiène et pour la maison, l’entreprise compte 21 sites de production dans l’Hexagone et quatre à l’étranger, notamment après avoir acquis 60% de l’entreprise agroalimentaire Bio Organica Italia en juillet dernier. Elle était distinguée par la rédaction de L'Usine Nouvelle comme l'ETI de l'année en 2020.
Charles Kloboukoff a finalement imaginé une solution pour le moins originale. Pour démarrer le processus de transmission de l’entreprise, bien que son fondateur ne se voit pas lâcher les rênes de sitôt, un fonds de dotation actionnaire baptisé F.I.C.U.S (Fonds de soutien aux initiatives citoyennes utopiques et solidaires) a été créé en mai 2021. Son fonctionnement et sa gouvernance ont été présentés à la presse jeudi 8 septembre à Paris.
Outil philanthropique
Créé par la loi LME de 2008, un fonds de dotation est un instrument philanthropique qui «utilise les revenus de la capitalisation en vue de la réalisation d’une œuvre ou d’une mission d’intérêt général». Carlsberg, Ikea, Rolex, Bosch… Le modèle de la fondation actionnaire est bien connu ailleurs en Europe. Une étude de 2015 évaluait leur nombre à 1 300 au Danemark, 1 000 en Norvège et à plus de 500 en Allemagne. «En France en revanche, ce schéma est très peu connu. Je ne connais qu’une vingtaine de fonds de dotation qui détiennent des titres de sociétés dans notre pays», souligne Me Christian Nouel, l’avocat qui a accompagné la famille Kloboukoff dans cette démarche. C'est le cas d'entreprises comme le distributeur de papeterie Bureau Vallée, l'entreprise de cosmétique Naos ou encore le journal en ligne Mediapart.
Concrètement, Charles Kloboukoff fait progressivement don de ses titres de la holding familiale CK Invest, qui possède 63,55% de Compagnie Léa Nature, à F.I.C.U.S. Une transmission a déjà eu lieu et F.I.C.U.S possède ainsi 10,62% de CK Invest, soit indirectement 6,75% de Compagnie Léa Nature. Au terme de la donation qui s’achèvera au plus tard au décès du fondateur, F.I.C.U.S devrait contrôler très largement la holding. Pour le moment, le fonds de dotation n’a pas de droit de vote mais dispose d’un droit à dividende prioritaire qui lui assure environ 500 000 euros de revenus par an. Ces dividendes sont ensuite utilisés pour financer des actions d’intérêt général. En plus de CK Invest, Compagnie Léa Nature compte parmi ses actionnaires Charles Kloboukoff lui-même (21,25%), ses salariés (6,6%) et des financiers comme Crédit Mutuel Equity ou Bpifrance (8,6% au total).
«Charles, c'est une calculatrice !»
« Avoir une fondation actionnaire s’inscrit dans un capitalisme de long terme. Le fonds de dotation a pour priorité de financer des œuvres mais il présente aussi l’intérêt de pérenniser le capital et d’ancrer les valeurs de l’entreprise dans le temps », explique Me Christian Nouel. De quoi séduire une entreprise dotée d’une mission depuis 2019 et dont 18 marques sont membres de l’initiative « 1% for the Planet » destinée à financer des associations environnementales.
« Ma motivation est de protéger l’indépendance de Léa Nature mais cette démarche correspond aussi à mon rapport à l’entreprise qui est de réconcilier l’Homme et la nature, indique Charles Kloboukoff qui observait avec inquiétude des dilutions d’actionnariats à la suite de transmissions et des familles se déchirer. J’ai également la volonté qu’une partie des fruits de mon travail revienne à la société.» Sa décision a aussi pu être encouragée par le manque de relève. « Aucun de nous quatre n’était vraiment prêt pour diriger Léa Nature, confie la fille du fondateur et déléguée générale de F.I.C.U.S Emma Kloboukoff, 26 ans, au sujet de sa fratrie. Charles, c’est une calculatrice ! »
Une fiscalité favorable
Alors que le sujet de l’allègement des droits de succession avait été au cœur des débats de la dernière présidentielle, le chef d’entreprise se défend de poursuivre un objectif fiscal à travers la création du fonds de dotation. Cette formule a malgré tout ses avantages : les entreprises peuvent bénéficier d’une réduction d’impôt allant jusqu’à 60% du montant de leurs dons au profit du fonds, dans la limite de 0,5% du chiffre d’affaires. Les particuliers peuvent eux bénéficier d’une réduction d’impôt sur le revenu au taux de 66% dans la limite de 20% du revenu imposable. « Cela ne représente que quelques milliers d’euros par an en ce qui me concerne. En comparaison, la valorisation de la part de la holding cédée à F.I.C.U.S avoisine les 40 millions d’euros », affirme Charles Kloboukoff.
Le cas de Léa Nature montre en tout cas que la mise en place d’un fonds de dotation, qui induit une désincarnation de l’actionnaire, doit s’accompagner d’une forte communication en interne. En août dernier, Léa Nature a sondé ses salariés sur leur perception de F.I.C.U.S et un certain nombre d'entre eux n’était pas en mesure d’émettre un avis par manque de connaissance de ce modèle. « Un questionnement était de savoir si l’entreprise pouvait toujours être sauvée par un rachat en cas de difficultés », mentionne Mireille Lizot, directrice des engagements chez Léa Nature. « Cela reste possible de faire entrer un nouvel actionnaire via une augmentation de capital », rassure Charles Kloboukoff. Le dirigeant réfléchit d’ailleurs à avoir in fine un actionnaire minoritaire à côté de F.I.C.U.S qui pourrait être un fonds de capital-développement.
"psychologiquement assez difficile"
Suffisant pour convaincre d’autres dirigeants de suivre cette voie ? « Tous mes clients sont des primo-entrepreneurs, remarque Me Christian Nouel. Pour une entreprise familiale où la sixième ou septième génération est aux commandes, c’est psychologiquement assez difficile de s’inscrire dans cette logique. » Une barrière mentale également ressentie par Charles Kloboukoff : « Ce n’est pas évident de se déposséder de son vivant et de se dire qu’on a fait tout ça pour le donner. »
Constitué notamment de 15 salariés de Léa Nature tirés au sort et rassemblés au sein d’un comité philanthropique, F.I.C.U.S a déjà reversé une partie de ses dividendes à la Fondation de l’Université de Poitiers pour faire émerger de nouveaux modèles économiques et à une association pour financer une halte de nuit pour des femmes en situation de précarité, ainsi que 35 000 euros à SOS Méditerranée.



