En 2023, le gérant des transports en commun de l’agglomération bordelaise s’est jeté à l’eau. Keolis Bordeaux Métropole Mobilités (KB2M) est devenu une entreprise – ou une société – à mission. «Appartenir au comité de mission m’a donné une vision plus large de ce qu’est la RSE. Cela m’ouvre des horizons», se réjouit Caroline Courault, la responsable méthodes et logistique au sein du service maintenance. Elle a été choisie pour représenter les salariés dans cette instance de contrôle. Sur le terrain, la manageuse essaie d’embarquer ses équipiers. Elle aimerait que leur travail au quotidien traduise en actes les objectifs environnementaux de l’entreprise (moindre consommation d’eau, tri des déchets...) mais aussi leur montrer que cette mission inclut l’amélioration des conditions de travail. C’est ainsi que le recours à des exosquelettes les soutient dans les postures physiques parfois difficiles de la maintenance.
«Les sociétés à mission se dotent quasiment toutes d’un volet social», observe Sylvie Calais-Bossis, la responsable du pôle "raison d’être et sociétés à mission" de Des Enjeux et des Hommes (E&H), un cabinet de conseil en stratégie RSE. Comme les axes sociétaux et environnementaux, le volet social se trouve structuré autour d’engagements opérationnels et d’indicateurs permettant de vérifier qu’ils sont bien mis en œuvre. Inscrits dans les statuts de l’entreprise, ils lui deviennent opposables. L’un des rôles du comité de mission est justement de s’assurer de l’effectivité des engagements pris. Sa mise en place est obligatoire et il compte impérativement au moins un salarié. «C’est l’occasion de redéfinir certains objectifs, en matière de conditions de travail par exemple», illustre Fabien Guimbretière, le secrétaire national CFDT chargé du développement durable.
Une boussole et un accélérateur
KB2M soumet ainsi à son comité de mission des réflexions autour des changements à apporter aux horaires de travail des conducteurs, afin de mieux équilibrer leurs temps de vie privée et professionnelle. La Compagnie des équipements techniques et industriels pour l’habitat (Cetih), de son côté, s’engage à réduire de moitié son taux de fréquence des accidents. «Nous l’aurions sans doute fait, même sans être société à mission, confie Anne-Claire Perin, sa directrice des ressources humaines et de la santé-sécurité au travail. Mais la mission détermine nos priorités. C’est une boussole et un accélérateur.»
Beaucoup d’entreprises à mission affichent aussi la volonté que leurs salariés puisent dans ce statut une plus grande possibilité d’emprunter l’ascenseur social. Pour s’en assurer, elles peuvent, comme l’opérateur KB2M, intégrer à leurs baromètres le nombre de salariés formés chaque année. Chez Enedis, devenue société à mission en juillet 2023, un indicateur suit la proportion de salariés qui terminent leur carrière en ayant changé de collège. L’entreprise s’est fixé un objectif de 8 sur 10. Les pratiques managériales peuvent aussi se trouver percutées. La Cetih revendique d’évaluer la performance d’un directeur d’usine autant sur sa réussite industrielle que sur le respect de certaines règles de management, comme le pourcentage de réalisation des entretiens individuels.
Selon Martin Richer, le président fondateur du cabinet Management & RSE, «la raison d’être et la mission deviennent une sorte d’arbitre au quotidien, et un facteur d’alignement. Ce sont elles qui guident les stratégies et les comportements. Cela passe mieux auprès des salariés que lorsque ce sont des managers, toujours suspectés d’être les porte-voix de la direction» !
«Les entreprises se montrent plus cohérentes et transparentes», appuie Valérie Brisac, la directrice générale de la Communauté des entreprises à mission. Et les salariés peuvent retrouver du sens au travail. «On sort d’une vision court termiste», opine le cédétiste Fabien Guimbretière. De l’avis général, cela peut favoriser la mobilisation des collaborateurs et leur fierté d’appartenir à une entreprise engagée. Au point de limiter le turn-over ? Il est trop tôt pour le dire, reconnaissent les experts interrogés.
Donner un sens au travail
Les entreprises, pour leur part, sont nombreuses à voir dans les transformations produites un gage de pérennité. Pour Philippe Oléron, le président du groupe Sigma, éditeur de logiciels, «s’adapter aux enjeux sociaux, environnementaux et sociétaux prépare les entreprises à affronter leur avenir, incertain». Une durabilité qui, par ricochet, offre des perspectives aux salariés. Pour susciter l’adhésion, les raisons d’être et les missions doivent se montrer spécifiques à l’entreprise. Enedis y a veillé : «La nôtre n’aurait pu être choisie par personne d’autre et elle témoigne de notre attachement au service public», affirme Catherine Lescure, sa directrice de la communication et de la RSE. Il apparaît aussi bienvenu qu’elles soient définies en concertation avec les salariés, à l’instar de ce qu’ont fait les entreprises interrogées. Enfin, il convient de laisser à la mission le temps d’imprégner l’ensemble des collaborateurs, en particulier celui nécessaire à leur montée en compétences sur leurs nouveaux objectifs, par des formations métier qui les outillent réellement, pas uniquement par une sensibilisation. Ainsi Sigma a-t-il formé 80 % de ses salariés, en un an, à l’écoconception de logiciels et d’applications.
Si ces précautions ne sont pas respectées, le dialogue social peut ne rien gagner à l’inscription d’une mission dans les statuts de l’entreprise, observe Nicolas Blanc, le secrétaire national CFE-CGC. «Les négociations salariales peuvent rester très dures dans une entreprise à mission», note-t-il. Pire, «si l’entreprise veut avancer sur des objectifs statutaires ambitieux sans changer sa stratégie business, cela va inévitablement confronter les salariés à des injonctions contradictoires», prévient Sylvie Calais-Bossis, d’E&H. Inversement, lorsque la mission définit bien le cap général, les experts s’accordent à dire qu’elle permet à l’entreprise de reformuler son contrat social. «L’entreprise redevient alors un lieu sécurisant, estime Sylvie Calais-Bossis, où un collectif peut se fédérer autour d’un projet commun.»
« Plus en cohérence avec mes valeurs »
Contrôleur financier de Rivalen, un groupe de PME de l’éclairage, Romain Sang s’est porté candidat pour représenter les salariés au sein du comité de mission. Il y siège depuis sa création, il y a deux ans : « J’ai eu envie de m’impliquer parce que je suis convaincu que les enjeux de transition énergétique, d’écoconception ou d’économie circulaire sont essentiels pour notre avenir. » Heureux d’avoir trouvé la possibilité de s’engager dans un collectif sur ce sujet au travers de son entreprise, il se félicite : « Plusieurs formations métier ont été faites, sur les achats responsables par exemple, des synergies ont été développées pour internaliser la fabrication de composants... Nous faisons parfois des choix privilégiant les critères environnementaux face aux critères économiques. Par exemple en demandant à nos fournisseurs d’emballages en carton plutôt qu’en plastique, plus coûteux mais avec un moindre impact environnemental. L’entreprise est plus en cohérence avec mes valeurs, je m’y retrouve. La mission est une trajectoire de long terme, ce que j’apprécie. »

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3737 - Décembre 2024



