L'Usine Nouvelle. - Qu’est-ce qui dissuade les filles de s’engager dans des études scientifiques ?
Claudine Schmuck. - «Notre enquête Gender Scan 2024, réalisée auprès de 1400 étudiants et étudiantes d'écoles d'ingénieurs, confirme le fait que les femmes sont découragées par leur environnement de s’orienter dans les filières scientifiques, technologiques et du numérique. Près de 40% des étudiantes de ces parcours l'ont été. Il y a une légère amélioration par rapport à notre étude de 2021, mais les choses sont assez tristement constantes.
En tout cas, il faut arrêter de dire que les filles s’autocensurent d’elles-mêmes. C’est leur milieu qui les censure. On peut leur dire qu’elles n’ont pas le niveau, ce qui existe aussi pour les garçons, mais un tiers des filles qui étudient dans le domaine des sciences, technologies, ingénierie et mathématiques disent avoir été découragées. Elles ont aussi été confrontées à des remarques telles que 'ce n’est pas un métier de femme' ou 'le milieu où tu vas te retrouver sera hostile, tu ne vas pas t’épanouir'. Cette dernière formule illustre un sexisme plus subtil. Le poids de ces biais sexistes est encore plus fort dans le numérique que dans les sciences dures. Les filles y sont d’ailleurs deux fois plus nombreuses que les garçons à avoir été découragées.
À qui la faute ?

- 7.9827-0.18
13 Avril 2026
Yuan chinois (CNY) - quotidien¥ CNY/€
- 1.1684-0.23
13 Avril 2026
Dollar Us (USD) - quotidien$ USD/€
- 1784.36+3.25
2024
Smic brut mensuel - moyenne annuelleen €/mois
Le rôle des proches, famille et amis, ainsi que des enseignants, a été prépondérant dans l’influence du choix de leur formation pour ces étudiantes. Parfois cette influence peut être positive. Mais nous avons demandé aux étudiantes ayant été découragées d’aller vers ces études, de préciser l’origine de ce phénomène. Les enseignants sont cités en premier, à 60%, devant l’entourage familial.
Ces résultats doivent nous inciter à construire des démarches de sensibilisation plus englobantes. S’adresser aux filles sans parler aux prescripteurs génère un effet de levier moindre. Les enseignants et les proches sont des cibles sur lesquelles il faut travailler en priorité. Il y a aussi une nécessité d’agir le plus tôt possible, dès le primaire. L’intérêt des étudiants pour les sciences et les technologies s’est déclenché beaucoup plus tôt que l'intérêt des étudiantes : pour près de 60% d'entre eux dès la petite enfance ou l’école primaire, contre 41% pour les étudiantes. Les activités des jeunes enfants et leurs jouets stimulent l’intérêt des garçons pour les matières scientifiques et techniques, ce qui est moins le cas pour les filles.
Votre étude montre également une baisse du nombre de diplômées dans la tech en France ces dernières années…
Oui, de 6% entre 2013 et 2020, quand il augmente de près de 20% dans l’Union européenne. Dans le numérique, il y a eu une mobilisation gouvernementale donc les choses changent un peu. Mais nous avons une grosse panne sur l’industrie, avec une chute des diplômées dans l'ingénierie des industries de transformation et de production. Dans ce domaine, nous sommes passés d’environ 31 600 diplômées en 2013 à 27 800 sept ans plus tard, quand l’Allemagne a connu une dynamique inverse, en passant d’environ 20 000 à 28 400. Je pense que ce pays bénéficie du Girls’Day, un événement d’ampleur qui a lieu chaque année pour susciter des vocations dans les filières scientifiques et technologiques.
Quel impact a eu la réforme du bac de 2019 sur l’orientation des filles vers ces filières ?
Malheureusement, les premiers résultats de la réforme sont très mauvais. Des directeurs d’écoles d’ingénieurs sont catastrophés, car des élèves souhaitant s'orienter vers leurs écoles n’ont pas fait les bons choix pour y parvenir. Cela touche notamment les lycéennes. Il est donc urgent de changer de méthode pour stimuler l’intérêt des jeunes filles pour les filières scientifiques et techniques. C’est ce que nous faisons avec une démarche d’envergure, la campagne nationale Science Factor, menée auprès de collèges. Elle doit toucher 300 000 élèves entre 2023 et 2024. En plus d’impliquer les prescripteurs, cette campagne propose une continuité d’actions, pour éviter de s’arrêter à un seul événement isolé. Elle ambitionne aussi de mesurer l’impact de ses actions, ce qui n’a pas été assez fait jusqu’ici.»



