Pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, les écoles d'ingénieurs misent sur les cellules d'écoute

[Les écoles d'ingénieurs contre les violences sexistes et sexuelles 1/2] Après avoir été secouées par de nombreuses affaires de violences sexistes et sexuelles, les écoles d'ingénieurs sont de plus en plus nombreuses à mettre en place des cellules d'écoute : une cinquantaine sur 204, selon le gouvernement. Pour comprendre comment fonctionnent ces cellules, L'Usine Nouvelle a interrogé trois écoles de différentes régions.

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Ecoles des Mines Nancy
La cellule d'écoute de Mines Nancy existe depuis mars 2021.

Dans les écoles d’ingénieurs, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) fait rage. Un combat nécessaire, compte tenu de l’étendue du fléau, qui a atteint même des établissements dits prestigieux, comme l'école Polytechnique ou Centrale-Supélec, et qui perdure. Selon le baromètre de 2023 des violences sexistes et sexuelles dans l’Enseignement supérieur, 70% des élèves d’écoles d’ingénieurs ont été victimes ou témoins d’au moins un des 12 méfaits désignés par le rapport. Parmi lesquels figurent le harcèlement sexuel, l’agression sexuelle et le viol.

Des structures formées et spécialisées

Pour se prémunir de ces agissements, plusieurs écoles mettent en place des actions concrètes. Une cartographie du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche (ESR), qui répertorie les «cellules de lutte contre les VSS», recense une cinquantaine d’écoles d’ingénieurs dotées d’une telle structure, sur 204 écoles en France.

«Nous avons démarré par un groupe de travail impliquant des personnels et des étudiants, qui a abouti sur l’ouverture d’une plateforme de signalement de VSS en février 2022», se remémore Morgane Flahault, référente égalité de genre et professeure d’anglais à l’INSA Toulouse. Les signalements peuvent également être reçus par la cellule d’écoute, composée de 12 personnes, à parts égales d’étudiants de différentes années et spécialités, et de personnels. 

Les écoles peuvent aussi faire le choix de n'avoir que des membres du personnel dans la cellule d'écoute, comme c'est le cas à Unilasalle Rennes. Cela vise à s’assurer d’une certaine neutralité, de la confidentialité et pour ne pas laisser les étudiants porter le poids de la confidence. «Il faut une capacité à s’extraire, prendre du recul et se protéger, sinon on ne sera pas aidant pour la personne en difficulté», justifie Katia Piederrière, chargée de communication institutionnelle et référente VSS dans l'école.

Au-delà du statut des membres de la cellule d’écoute, se pose la question de leur disponibilité. «Il m'arrive d'avoir 20 heures de travail dans la semaine lié à mon poste de référente, et la majorité de ce temps est occupée par les VSS, pointe Morgane Flahault. Souvent, les personnes qui traitement le signalement (référente égalité, DGS, DRH) doivent jongler avec leurs autres tâches. Il faut pouvoir avoir des référents consacrés, pour qu’on n’ait pas à s’appuyer sur du bénévolat, car c’est un travail difficile.»

Créer un lien de confiance avec les élèves

Quelle que soit la composition des cellules, les écoles interrogées par L’Usine Nouvelle suivent toutes un protocole similaire. «Le déroulé peut prendre différentes formes, mais notre politique est d'être toujours au plus près de ce que la victime souhaite, sauf s’il y a un danger imminent», explique Morgane Flahault. Lorsqu’une victime souhaite parler, elle peut saisir la cellule d’écoute, et choisir un binôme parmi les membres pour recueillir son témoignage. «Il faut toujours être en binôme, précise la référente. Une personne doit s’occuper de l’écoute active de la victime, pendant que l’autre prend des notes.»

Toutefois, les victimes peuvent choisir de passer par un autre canal. «S’il y a des cas de violences en soirée du BDE, ils sont parfois d’abord traités par les référents VSS présents, note Morgane Flahault. Je n’ai donc pas forcément connaissance de ce qui arrive en soirée.» Pour s’assurer de recueillir les témoignages des élèves, les administrations doivent créer du lien avec les élèves, selon Pauline Chabbert, directrice associée du groupe Egae, organisme de formation à l'égalité femmes hommes. «Le plus grand défi des écoles, c’est de faire remonter les signalements des élèves jusqu’en haut, expose-t-elle. Et pour cela, il faut qu’elles arrivent à créer un lien de confiance solide.»

A UniLaSalle Rennes, l'administration peut s'appuyer sur la Bulle, une association de prévention des risques qui dépend de la présidence du BDE. «Nous avons été formés à l’écoute et nous pouvons être amenés à récolter des témoignages anonymes, que nous pouvons remonter vers la cellule, raconte Marianne Angot, étudiante et référente VSS du BDE d’UniLaSalle Rennes. Nous sommes très en contact avec l’administration et nous discutons de ces problématiques ensemble.»

Respecter les souhaits de la victime

Lorsque la victime est reçue, il lui est demandé si elle a des besoins spécifiques. «Parfois, on renvoie les personnes à la CIDFF, au centre d’aide aux victimes d’agressions de caractère sexuel (CAVACS, ndlr) ou à des associations d’aide psychologique ou juridique», indique Morgane Flahault. À Mines Nancy, Lucile Dezerald, enseignante-chercheuse en science des matériaux et chargée de mission à la diversité et à l’inclusion, estime aussi que «une partie de notre travail, c’est d'écouter et de rediriger». Sur la page web de l’intranet de l’école, elle a ainsi créé un répertoire de professionnels et d’associations dont les victimes pourraient avoir besoin. «Nous avons aussi mis en place des permanences de psychologie avec la maison des adolescents, où deux professionnelles viennent à l’école une fois toutes les deux semaines», complète-t-elle.

En plus du soutien psychologique, la victime peut demander un aménagement de sa scolarité. «Nous pouvons aller voir la directrice des études pour lui demander de séparer deux étudiants dans le même groupe de travaux dirigés ou pratiques, par exemple», indique Katia Piederrière. Les référentes peuvent également demander à la direction d’aménager différemment les horaires de cours de la victime, ou de lui permettre d’y assister en ligne, sans préciser la cause, confidentialité oblige. «Il peut aussi y avoir des mesures conservatoires, où on écarte l’auteur potentiel des violences un certain temps», explique Lucile Dezerald.

Une fois que la cellule d'écoute a fait son travail, comment mesurer son impact ? C'est chose ardue, puisqu'elles permettent aux élèves de témoigner là où elles et ils ne le faisaient pas auparavant, et qu'un nombre décroissant de témoignages — sur lequel les établissements ne communiquent pas — ne signifie pas forcément moins de violences. «Il est difficile de voir si les choses s’améliorent, relate Lucile Dezerald. Toutefois, les élèves nous disent qu’ils sont contents d’avoir un espace où ils peuvent s’exprimer librement, même s’ils ont des soucis avec leur famille, comme cela peut être le cas pour les personnes LGBTQIA+.»

Le prochain épisode de notre enquête sur «Les écoles d'ingénieurs contre les violences sexistes et sexuelles», dédié à la prévention, sera publié dans les jours à venir sur notre site. 

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