L'allongement des délais d'approvisionnement et les fortes hausses de prix inquiètent les industriels

Délais de livraison rallongés, voire pénuries, hausses de prix annoncées à la dernière minute : en cette rentrée 2021, les tensions sur les matières premières sont toujours de mise et interrogent les industriels qui en dépendent.

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Charpentes Fournier - Poutre en bois
Le bois figure parmi les produits subissant les plus fortes tensions.

D’après l’Insee, entre décembre 2020 et juin 2021, les prix des produits PVC ont augmenté de 46,4% et ceux des produits acier de 45,7%. La hausse atteint 25,9% pour les produits en cuivre, 18,7% pour les produits en polyuréthane et 15,1% pour les demi-produits en aluminium. Côté matières premières, de fortes hausses sont à noter sur le minerai de fer (+39,3%), le cuivre (+25,2%) et l’aluminium (+22,1%).

Ajoutez à cela des délais de livraison significativement allongés sur certains matériaux, des produits qui ne sont pas du tout disponibles, des augmentations tarifaires annoncées à la dernière minute et vous obtenez le cocktail explosif de la rentrée.

“Le plus grand danger pour l'économie française aujourd'hui, ce sont les pénuries de matières premières et surtout les difficultés à recruter”, a indiqué mercredi 25 août, en ouverture de la Rencontre des entrepreneurs de France, le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux.

“Nous avons tous vécu des situations compliquées, mais des difficultés sur toutes les matières premières en même temps, c’est inédit. Il nous faut de la matière pour faire tourner nos usines. Nous répercutons les hausses tarifaires, mais pas en totalité. Tous les industriels font des efforts sur leurs marges”, abonde Jean-Luc Guéry, président d’Inoha, l’Union nationale des industriels du bricolage, du jardinage et de l'aménagement du logement.

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Les marchés publics du bâtiment ont pris le pli

La Fédération française du bâtiment (FFB) a alerté dès le mois de février ses adhérents sur la situation. Entre janvier et juin, l’indicateur synthétique des prix des produits acier pour le bâtiment construit par la FFB et d'autres fédérations professionnelles a grimpé de 42,7%. L’organisation estime que 15% de ses adhérents ont été confrontés depuis trois mois à des manques de matériaux ou à des délais “déraisonnables”, les contraignant à arrêter des chantiers et à se reporter vers d’autres.

En mai, une médiation spécifique à la filière bâtiment et travaux publics a été mise en place par Alain Griset, ministre délégué auprès du ministre de l'Economie, chargé des Petites et moyennes entreprises. “Le médiateur des entreprises, avec qui nous sommes en réunion de crise, constate des annonces de hausses de prix très tardives. Du jour au lendemain, on peut apprendre une hausse des matériaux de 10%, 15%, 20%... Il faut négocier avec l’Etat, les collectivités, des entreprises ou des particuliers et nous ne sommes pas en position de force lorsque les devis ont été signés”, décrit Olivier Salleron, président de la FFB. 

Depuis le 16 juillet, pour les marchés publics, l’Etat a recommandé d'aménager les délais d’exécution prévus par le contrat lorsque la pénurie de matières premières place le titulaire dans l’impossibilité de les respecter. L’impossibilité de livrer le chantier dans les temps ou un surcoût excessif doivent être démontrés. Olivier Salleron constate que les acteurs publics sont assez réceptifs quant aux difficultés rencontrées. Le représentant souhaiterait que cette clause puisse s’étendre à tous les contrats. “Nos moyennes entreprises et nos artisans auront plus de mal à faire accepter ces clauses, mais il y a moins d’agressivité de nos clients, qui sont préparés au contexte actuel.”

Des hausses annoncées tardivement

Parmi les difficultés exprimées par les industriels, figure celle d’un raccourcissement significatif des délais de prévenance en amont de hausses tarifaires. “Nous sommes très vigilants et nos adhérents doivent répercuter les hausses, qui sont beaucoup plus fréquentes. Les délais de prévenance de ces hausses sont réduits, passant de 45 à 60 jours à 7 à 15 jours. On est dans un modèle proche de la spéculation. C’est très difficile à faire comprendre aux clients. C’est conjoncturel depuis le début de l’année, et ça s’est accentué depuis le deuxième trimestre”, observe Fabio Rinaldi, président du directoire de BigMat.

Le distributeur de matériaux de construction (2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2020, dont la moitié en France, où la coopérative compte 291 points de vente et 3000 collaborateurs) liste les plus fortes hausses : +30% depuis le début de l’année sur les armatures et les produits qui contiennent de l’acier, tout comme sur les gaines PVC; +50% sur les treillis soudés. Certains matériaux sont contingentés. Dans la profession, des interrogations naissent sur le bien-fondé des hausses constatées sur certains produits. Avec un possible revers : “on pourrait noter dans les mois à venir des gens qui reportent des travaux afin d’attendre que cela se calme, du côté des particuliers”, craint Fabio Rinaldi. 

Répercuter les hausses à ses clients n’est pas chose facile, rappelle Philippe Contet, directeur général de la Fédération des industries mécaniques (FIM). “Les mécaniciens subissent car ils n’ont pas la capacité de répercuter la hausse des prix sur les grands donneurs d’ordre. Ces derniers sont protégés par les contrats. C’est donc la valeur ajoutée, la marge de l’entreprise, qui absorbe les hausses de prix. C’est très pénalisant pour les sous-traitants.”

Tensions et interrogations sur le bois

Parmi les matériaux les plus critiques, figure le bois. Selon l’Insee, entre janvier et juin, les charpentes et menuiseries de bâtiment en bois étaient en hausse de 4,4%; les autres éléments de menuiserie et de charpente en progression de 4,6%, et les panneaux et placages à base de bois en hausse de 13,5%. Au premier semestre 2021, “les remontées du terrain, confirmées par tous les acteurs à notre connaissance, font plutôt état de hausses sensiblement supérieures à 30%, voire du doublement des prix sur certains produits”, explique la FFB. Loin, très loin du +0,8% affiché de manière officielle.

“Depuis des années, les données de la filière bois sont mal ficelées. Les indices bâtiment sont toujours sous-dimensionnés sur la question du bois”, indique Olivier Salleron. Même constat à l’Union des coopératives forestières françaises (UCFF) : “il nous manque des outils de suivi des marchés. Avoir des informations datées d’il y a six ou neuf mois n’est pas utile. Il faudrait des cotations mensuelles. Il faut savoir où en est le prix de la palette, du CLT…”, poursuit Tammouz Helou, secrétaire général.

En-dehors de cette polémique sur les indicateurs, les causes de l’allongement des délais et des hausses tarifaires sont multiples, précise Luc Charmasson, président du Comité stratégique de la filière bois. “En ce qui concerne les bois français, sur les produits de sciage (chevrons, pannes…), les délais restent importants mais il n’y a pas de pénurie en tant que telle. Il n’y a plus de ruptures. La sortie de forêts s’est faite dans des conditions climatiques difficiles. En septembre, une amélioration devrait se produire au niveau des délais. Concernant les bois d’importation, techniques (aboutés, fléchés, lamellés-collés…), la tension reste forte sur le marché européen”. Ces dernières semaines, de premiers signes d’accalmie ont été constatés dans le sillage de la baisse des ventes de maisons individuelles aux Etats-Unis.

A l’UCFF, on milite pour davantage de contractualisation. Un moyen de sécuriser les ventes et de s’assurer que les clients sont solvables. L’industrie du panneau est ainsi invitée à s’y intéresser. 70% des bois de ses adhérents sont contractualisés avec des industriels français, notamment des scieries. Dans ce contexte de tensions, bricoler n’est pas un vain mot : sur plusieurs chantiers, faute de bois OSB (oriented strand board), on en revient aux panneaux de particules et au contreplaqué pour le contreventement. Des techniques utilisées avant la généralisation de l’OSB.

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