Entretien

«J'ai besoin que les entreprises s'engagent avec nous sur la réforme du lycée professionnel», plaide la ministre Carole Grandjean

Carole Grandjean, la ministre déléguée chargée de l'Enseignement et de la formation professionnelle, pilote la réforme du lycée professionnel. Elle explique à L'Usine Nouvelle ce que peuvent en attendre les entreprises et surtout comment s'en emparer pour en tirer des bénéfices en matière de recrutement. Un enjeu majeur pour le développement des entreprises comme sur le plan de leur responsabilité sociétale. 

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Carole Grandjean, ministre délégué à l'Enseignement et la formation professionnelle
Carole Grandjean, à l’événement « Fabriquons France 2030 avec les Campus des métiers et des qualifications » le 7 juin 2023.

L'Usine Nouvelle - Quels points de la réforme du lycée professionnel vont aider les entreprises à trouver les compétences dont elles ont besoin ?

Carole Grandjean - L’évolution de l’offre de formation va être repensée, d’une part par une transformation de la carte des formations, d’autre part par une rénovation accélérée des diplômes. Nous visons une révision de 100 diplômes par an d’ici 2025, sur 550, au lieu de 30 actuellement. Ils seront mis à jour a minima tous les cinq ans, ce qui est le bon rythme pour s’adapter à l’évolution des métiers. Tous devront intégrer l’impact, pour leur métier, des transformations environnementales et numériques, ou démographiques pour les diplômes du tertiaire. Cette évolution du contenu des diplômes doit permettre une meilleure préparation aux compétences métiers, avec le complément de formation que représentent les stages en entreprise.

La gratification des stages, financée par l’Etat, est aussi importante pour les entreprises. Elle valorise ces périodes et constitue un élément de motivation et de valorisation du jeune, qui le rendra plus responsable. C’est aussi une responsabilité pour l’établissement, car ces stages doivent être réalisés en cohérence avec la formation suivie. Et une responsabilité de l’entreprise, qui doit proposer des stages de qualité, permettant réellement au jeune d’entrer dans une posture de travail et de découvrir un milieu professionnel. Ce sera déterminant pour confirmer ou infirmer son choix d’orientation.

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Ils seront préservés, parce qu’un de mes défis consiste à faire en sorte que le lycée professionnel prépare des citoyens qui lanceront leur vie d’adulte et trouveront leur place dans le marché du travail. Il y a aujourd’hui 2,5 millions d’actifs qui ne savent pas lire, écrire, compter et sont freinés dans leur parcours de vie et leur parcours professionnel. Non seulement il n’y aura pas moins d’enseignements de maths ou de français, mais il y en aura mieux. Je souhaite dégager des moyens, du temps, pour permettre des classes en groupes réduits d’élèves, comme le sont souvent les enseignements des métiers.

Du côté de la carte des formations, qu’est-ce qui va changer ?

Nous discutons avec les régions qui ont la compétence sur la carte des formations. Des formations avec peu de débouchés vont fermer, d’autres, plus nombreuses et vers les filières d’avenir, vont ouvrir. France 2030 financera, dès la rentrée 2023, 80 nouvelles mentions complémentaires, offrant 1 050 nouvelles places. Ces formations, pour la plupart en post-bac en un an, apporteront une spécialisation, en complément du bac. Mon objectif est que tous les lycées professionnels, pour toutes les filières, en proposent. Les jeunes qui suivent une mention complémentaire ont 20 points d’employabilité supplémentaire ! Par ailleurs, l’Etat co-finance, avec les régions et grâce à France 2030, des plateaux techniques adaptés aux formations aux métiers d’avenir, qui engagent les grandes transitions, numériques, écologiques, démographiques. Ce ne sera pas une réponse aux tensions actuelles sur les métiers, mais une anticipation des évolutions économiques.

Vous avez lancé fin mai le recrutement de 2 100 responsables des bureaux des entreprises. A quoi serviront ces nouvelles structures ?

Demain, dans chaque lycée professionnel, il y aura un bureau des entreprises, qui sera le contact des entreprises dans l’établissement. Elles pourront y proposer des stages, évoquer un manque dans la formation, parler d’un jeune avec qui elles rencontrent des difficultés. C’est très important pour nous d’impliquer encore plus les entreprises dans l’établissement. La campagne de recrutement a démarré. Les candidatures peuvent venir de l’Education nationale comme de l’extérieur.

C’est avec ces bureaux des entreprises que les acteurs économiques travailleront sur l’attractivité de leurs métiers. Les jeunes ne connaissent pas les métiers, notamment ceux de l’industrie ou les métiers d’avenir. Les bureaux des entreprises aideront à présenter les formations de leur lycée dans les collèges, où se met en place, à la rentrée prochaine, une généralisation de la découverte des métiers dès la 5e. J’étais récemment dans un lycée professionnel à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), préfigurateur du bureau école-entreprise. Les équipes ont fait un immense travail de découverte auprès des collégiens et le lycée reçoit plus de candidatures qu’il n’y a de places ! Et comme ces jeunes ont vraiment choisi leur filière, il n’y a quasiment pas de décrochage. Un bon travail de découverte des métiers, réalisé avec un partenariat lycée professionnel-entreprises, donne des résultats concrets sur le taux de remplissage des formations et la réussite de ses élèves.

Qu’attendez-vous des entreprises ?

J’ai besoin que les entreprises s’engagent avec nous. Pour travailler sur le contenu des formations, à court terme, mais aussi à moyen et long terme, en se projetant sur l’évolution de leurs métiers. J’ai également besoin que les entreprises s’impliquent fortement sur les stages. Trop d’élèves ont du mal à en trouver, notamment les plus jeunes. J’entends trop d’entreprises dire que les élèves de seconde ne les intéressent pas, qu’ils ne sont pas productifs. La période de stage est un moment de formation, pas de production. Si un secteur veut travailler sur l’attractivité d’une filière, ses entreprises doivent s’engager à prendre ces jeunes dès la seconde, pour qu’ils découvrent ces métiers. L’Etat travaille sur la découverte des métiers, mais sur l’attractivité, il ne peut pas faire sans les entreprises.

J’ai aussi besoin que les entreprises donnent du temps à leurs salariés pour qu’ils fassent du mentorat. Je le déploie dès la rentrée prochaine auprès des élèves qui le demanderont pour que tous les lycéens professionnels qui le souhaitent aient un mentor à la rentrée 2025. Les mentors, ce sont des adultes bénévoles qui accompagnent des jeunes, au-delà de leur filière professionnelle, dans leur chemin de vie professionnelle. L’enjeu est celui de l’égalité des chances, pour que des jeunes qui viennent souvent de milieux sociaux fragiles aient un adulte référent pour les accompagner.

Beaucoup de chefs d’entreprise vous diront qu’ils n’ont pas le temps, sont trop sollicités, ont déjà beaucoup à faire pour faire tourner leur entreprise…

L’Etat s’engage pleinement dans le développement de la voie professionnelle, en déployant des moyens inédits : cela représente un investissement de 1 milliard d’euros supplémentaires par an. S’y ajoutent les moyens de France 2030 dont près de 2,5 milliards d’euros permettent déjà de financer les compétences d’avenir, de nouvelles formations, et de créer des plateaux techniques. Nous renforçons également les moyens humains d’accompagnement avec le recrutement de 2 100 responsables des bureaux entreprises, de 400 équivalents-temps plein en assistants sociaux, infirmiers, CPE… Mais l’Etat ne peut pas tout faire, et pas tout seul. Les entreprises doivent penser à réinterroger leurs pratiques d’accueil et leur rôle dans la formation initiale et continue. Elles peineront toujours à recruter si elles ne voient pas la formation comme une opportunité et un levier de leur attractivité. Chaque entreprise a une responsabilité sociétale, pour que chaque jeune trouve sa place dans la société. C’est à nous tous d’agir pour y parvenir et toutes celles que je rencontre prennent ce chemin.

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