[Covid-19] Le témoignage de Mecachrome pour mettre ses usines en ordre de bataille

Mecachrome, entreprise de mécanique de précision, a rouvert ses huit usines françaises après plusieurs jours de fermeture, le temps d’organiser la production pour un retour des salariés dans de bonnes conditions sanitaires. Récit de la direction et des salariés.

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Usine Mécachrome d'Aubigny-sur-Nève
Le site de Mecachrome à Aubigny-sur-Nère, dans le Cher, a rouvert après trois jours de fermeture pour réorganiser la production et les locaux.

Le jeune usineur a été surpris, en arrivant lundi 23 mars à 5 heures du matin, de voir le directeur de production sur le pont pour prendre la température de chaque salarié à l’entrée des vestiaires. Pour arriver jusque-là, Jérémy* avait dû montrer au gardien l’attestation de son chef indiquant qu’il était bien attendu.

A l’entrée, on lui avait remis un petit livret avec les instructions à respecter, l’ensemble de ces gestes barrières indispensables à sa protection et à celle des autres. Pas de réunion pour donner les nouvelles consignes, elles sont interdites… Le vestiaire, les ouvriers peuvent y rentrer à cinq au maximum, et à condition de ne pas être "voisins de vestiaire". Les autres attendent à l’extérieur, derrière une ligne matérialisée au sol par un scotch. Même marque de distance devant la pointeuse, pour éviter de s’y bousculer. "Ils ne sont pas chiants sur la pointeuse, ils ne m’embêteront pas si j’arrive à 5h03…" confie Jérémy.

L’usine Mecachrome d’Aubigny-sur-Nère (Cher), comme les sept autres, en France, de l'ETI de mécanique de précision (1 850 salariés en France), a rouvert lundi 23 mars, après plusieurs jours de fermeture décidés dès le lendemain de l’allocution présidentielle du lundi 16 mars. "Nous avons fermé pour deux raisons, indique le CEO de Mecachrome, Christian Cornille. Economiques, puisque nos principaux clients, Airbus et Stelia, avaient arrêté leurs opérations, et que l’automobile était quasiment à l’arrêt. Et bien sûr pour préserver au mieux la santé de nos salariés. Nous avons consacré du temps à imaginer de nouvelles façons de travailler dans nos usines pour respecter les gestes barrières. Cela nous a occupés trois jours… "

Recensement méticuleux

Mis dans la boucle dès le départ, les représentants du personnel ont cherché des solutions avec leur direction. "Nous avons recensé les différents locaux et lieux problématiques de chaque usine, indique Maxime Sauvé, délégué CFDT. Toutes les réunions non profitables à la production ont été annulées, d’autres se tiennent en visioconférence. Les réfectoires ont été fermés, avec autorisation, parfois, de manger à son poste, quand il y a une table, qui doit être désinfectée." Dans chaque salle de réunion, le nombre maximal de participants est affiché, et correspond au nombre de chaises présentes. La quasi-totalité des postes de bureau sont en télétravail. Sauf ceux de direction, présents pour faire tourner l’usine.

"Notre chance, dans la mécanique de haut niveau, c’est que 80% de nos opérateurs travaillent sur des machines volumineuses et éloignées les unes des autres, nous avons peu de zones de co-activité", indique Christian Cornille. Jérémy confirme qu’il est loin de ses collègues. "En revanche, dans quelques secteurs comme le montage, l’inspection, poursuit le dirigeant de Mecachrome, il a fallu ré-imaginer les postes pour éloigner les salariés." Plusieurs équipes aux horaires différents ont été mises en place, pour que les salariés soient moins nombreux au même moment sur un même lieu. La pause cigarette a même été sécurisée, avec un espace fumeur plus grand.

Attitude respectueuse

Il a fallu aussi réaménager le service expédition. Les transporteurs ne rentrent plus jusqu’au service livraison, une table a été installée sur laquelle ils signent leurs papiers avec un stylo désinfecté, tandis que le salarié utilise toujours le sien. Les petits colis sont mis en stock pendant 24 heures avant d’être manipulés.

Le roulement des équipes se fait avec une demi-heure "tampon", pour qu’elles ne se croisent pas. Quand il arrive sur son poste, Jérémy le désinfecte. Quand il part aussi. "Je me lave les mains une trentaine de fois par jour et il y a du gel hydroalcoolique partout dans l’usine." Maxime Sauvé salue l’attitude "extrêmement respectueuse des consignes des salariés". "Nous avons été surpris et tant mieux, de la vitesse à laquelle ils ont accepté les nouvelles règles." Jérémy estime qu’il y a "beaucoup de bon sens". "Et le directeur de production est là en permanence à nous rappeler les règles si on les oubliait… A force, on le fait." Selon lui, "l’ambiance reste bonne, on a pu partir manger à plusieurs en respectant les bonnes distances".

La direction salue "la qualité du dialogue social". "Les partenaires sociaux sont à l’écoute des salariés, ils ont un autre prisme que le management pour appréhender leurs attentes, souligne Christian Cornille. Travailler avec eux permet de trouver les meilleurs compromis."

"Nos règles de vie vont changer"

Mais des tensions demeurent. "Sur les sites les plus concernés par les manipulations manuelles, comme à Nantes, les tensions sont plus fortes entre salariés et direction, tout comme dans les régions plus fortement impactées par la maladie", souligne Maxime Sauvé. "Le niveau d’appréhension est important, reconnaît Christian Cornille. Certains salariés n’ont pas souhaité revenir au travail. Ils ont accepté de prendre des congés, ou certains, atteints d’autres pathologies ou trop angoissés, sont en arrêt maladie. Il faut qu’on soit capable de le comprendre, nos règles de vie vont changer, nous devons faire preuve de bienveillance."

Au cœur des débats, comme partout dans l’industrie, l’absence de masques. "Nous en avons quelques-uns, réservés aux salariés qui ont besoin de se protéger pour leur activité industrielle, indique le dirigeant de Mecachrome. Nous n’en avons pas assez pour tout le personnel, nous n’avons pas retenu ce fonctionnement et poussons plutôt le respect des gestes barrières." Le 26 mars, entre les personnes en congés, en arrêt maladie, en chômage partiel, les usines Mecachrome tournaient avec 60 à 80 % de leur personnel selon les sites. Jérémy, lui, ne se sent pas du tout en danger. "On fait tous ces efforts pour que la boite ne coule pas, on espère tous garder notre travail. J’ai acheté une maison il n’y a pas longtemps juste à côté…" Mais tous ne sont pas de son avis, il le reconnaît.

Les usines Mecachrome continueront-elles à tourner longtemps ? "Pour l’instant, on est encore sur la lancée d’avant la fermeture, il nous reste quelques semaines d’en-cours, indique son dirigeant. Mais si la chaîne logistique est perturbée, nous serons peut-être obligés de fermer quelques usines. Nous travaillons en grande transparence avec nos clients, pour que la filière aéronautique reste synchronisée."

*Le prénom a été changé.

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