Irrité par les déficits commerciaux en marchandises des Etats-Unis avec plusieurs autres pays, le président américain Donald Trump a annoncé mercredi 2 avril des droits de douane additionnels de 10% sur tous les produits importés à partir du samedi 5 avril et des droits de douane majorés à partir du mercredi 9 avril sur les importations en provenance de certains pays comme la Chine ou plus largement l’Union européenne. Ces deux zones géographiques héritent de droits de douane respectivement de 34% et de 20%. En agissant de la sorte, Donald Trump espère aussi doper l’activité des usines implantées aux Etats-Unis.
Certains secteurs échappent à ce nouveau tour de vis commercial comme l’acier, l’aluminium et l’automobile qui ont récemment fait l’objet de droits de douane de 25%. Pour le moment, d’autres exemptions existent pour le cuivre, les produits pharmaceutiques, les semi-conducteurs, le bois de construction, certains minéraux et produits énergétiques. In fine, le taux moyen des droits de douane américains pourrait dépasser les 20%. «C’est une escalade majeure et on peut considérer que la guerre commerciale est désormais véritablement déclarée au niveau mondial. C’est une arrivée en terres inconnues», commente Ruben Nizard, économiste chez l’assureur-crédit Coface.
Pour de nombreux observateurs, c’est le scénario du pire qui se matérialise, proche de celui évoqué par Donald Trump lors de sa campagne présidentielle. Le candidat du camp républicain promettait alors d’imposer des barrières tarifaires de 10% sur tous ses partenaires commerciaux.
Réorganisation des chaînes d'approvisionnement
Des conséquences se dessinent déjà pour l’économie mondiale et les chaînes d’approvisionnement. L’ampleur de leur réorganisation dépendra cependant de la durée réelle de ces nouveaux droits de douane, alors que de nombreux partenaires commerciaux des Etats-Unis ont réclamé des négociations, comme l’Union européenne ou encore Taïwan qui devrait subir une taxe de 32% sur ses produits.
La pérennité de ces droits de douane pourrait aussi dépendre de la résilience de l’économie américaine face à une poussée possible de l’inflation. «Des indicateurs comme la consommation et la production industrielle seront scrutés» outre-Atlantique, considère Marcos Carias, économiste spécialiste de l’Amérique du Nord chez Coface. Un impact trop important des nouveaux droits de douane aux Etats-Unis pourrait fragiliser Donald Trump, alors que les élections de mi-mandat se profilent en 2026. Et l'obliger à revoir sa politique commerciale par la même occasion. A contrario, l’équation pourrait encore se compliquer en cas de réactions supplémentaires des Etats-Unis à des mesures de rétorsion décidées par les pays ciblés.
Les grands perdants sont...
En partant du principe que ces droits de douane s’appliqueront bel et bien, les économistes de Coface ont regardé quels pourraient être les grands perdants de cette politique. Pour ce faire, ils tiennent compte non seulement du droit de douane spécifique appliqué au pays, mais aussi de la part que représentent les exportations de ce pays vers les Etats-Unis rapportées à son PIB. Bilan : «Les pays les plus affectés sont ceux d’Asie et d’Asie du Sud-Est», indique Bruno de Moura Fernandes, le responsable de la recherche macroéconomique de l’assureur-crédit. Le Vietnam, grand gagnant de la guerre commerciale de ces dernières années entre la Chine et les Etats-Unis, devrait perdre en compétitivité, notamment à cause de sa taxe de 46%. «Pour ce pays, auquel on peut ajouter Taïwan et la Thaïlande, l’impact sera énorme», affirme Bruno de Moura Fernandes.
Pour les entreprises, les répercussions sont multiples. «Celles qui avaient compté sur le Vietnam face à la hausse des droits de douane avec la Chine repartent à nouveau de zéro et doivent prendre des décisions difficiles avec une visibilité réduite», constate Ruben Nizard. La période va être propice aux arbitrages concernant les emplacements pour effectuer ses exportations. La tentation de quitter le Vietnam pourrait être grande, mais pour aller où ? Les pays à proximité comme la Malaisie, le Cambodge ou le Bangladesh figurent aussi sur la liste des pays à droits de douane majorés…
Des répercussions sur les entreprises
Même les entreprises françaises qui n’opèrent pas dans ces pays pourraient indirectement faire les frais de la nouvelle orientation américaine. «A moyen terme, les exportations chinoises, vietnamiennes et cambodgiennes, entre autres, pourraient se déverser sur le marché européen», prévient Bruno de Moura Fernandes. Une crainte partagée par le président de la République Emmanuel Macron. «Sur beaucoup de secteurs, on va être confrontés à des surcapacités sud-asiatiques qui, voyant le marché américain se fermer, vont rediriger leurs flux vers l'Europe. Il faut s'y préparer», a alerté le chef de l’Etat jeudi 3 avril lors d’un échange avec les filières tricolores ciblées par Donald Trump.
Ce risque inquiète notamment les industriels de l’aluminium. Ces derniers sont par ailleurs confrontés à un autre problème : celui de voir s’envoler vers les Etats-Unis les déchets de leur production qui peuvent pourtant servir de matières premières aux producteurs de métaux recyclés. «Les droits de douane récemment proclamés par les États-Unis sur les importations d'aluminium ont déjà un effet de distorsion défavorable. Les déchets d'aluminium n'entrent pas dans le champ d'application des mesures restrictives et l'attraction des déchets européens vers les États-Unis augmentera inévitablement», alertait le lobby du secteur à Bruxelles, European Aluminium, fin mars, en prenant position pour l’introduction d’une taxe sur les exports d’aluminium en fin de vie. Les mesures de la Commission européenne pour répondre aux nouvelles barrières douanières sur l’acier et l’aluminium sont attendues mi-avril.
Avantage concurrentiel
Cette recomposition des chaînes d’approvisionnement doit également être repensée à travers le prisme des gains obtenus par chaque pays face à ses concurrents. «En Inde, les fabricants d’électronique laissent entendre que ces taxes pourraient presque être une bonne nouvelle. Leur pays est énormément taxé mais leurs concurrents chinois et vietnamiens se font taper dessus encore plus fort », illustre Bruno de Moura Fernandes.
La réflexion est également valable dans une perspective sectorielle. Le luxe français, par exemple, pourrait réussir à maintenir son poids aux Etats-Unis notamment car ses concurrents italiens se retrouvent dans la même situation que lui. «Le vin français en revanche va se retrouver en concurrence avec le vin australien, chilien, argentin ou encore néo-zélandais», anticipe Bruno de Moura Fernandes. Par ailleurs, certains pays très exposés aux Etats-Unis, comme l’Irlande avec ses exportations de produits pharmaceutiques, pourraient bénéficier, au moins un temps, d’un répit en raison des exemptions accordées par l’administration américaine.



