Chez Dassault, Sanofi, Air Liquide... Les salariés réclament de fortes augmentations salariales pour 2022

Jamais les salariés n’ont eu autant d’arguments pour négocier des hausses de salaires. Si quelques tensions persistent dans les entreprises, beaucoup d’employeurs acceptent des revalorisations salariales qui suivent au moins l'inflation. Une dizaine de syndicats du public et du privé appellent à une journée de mobilisation sur le sujet, le 27 janvier.

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Air Liquide Cryocap
Comme dans toutes les entreprises qui ont fait de gros bénéfices en 2021, les négociations salariales chez Air Liquide sont tendues.

Les actionnaires français devraient toucher 68 milliards d’euros de dividendes en 2022, un record, selon une étude publiée le 20 janvier par le gérant d’actifs Allianz Global Investors, qui place la France en deuxième place en Europe derrière le Royaume-Uni. De quoi attiser, au nom du partage de la valeur ajoutée, les appétits des salariés qui négocient, en ce moment, les augmentations de salaires annuelles.

En novembre, le président du Medef demandait aux patrons d’augmenter les salaires ! Du jamais vu ! Sur RTL, Geoffroy Roux de Bézieux estimait que « les salariés du privé attendent, après deux ans d’efforts, leur juste récompense ». Il en a remis une couche le 6 janvier : « on sort d’une bonne année 2021 pour les entreprises, et comme il y a eu deux ans de vaches maigres, il y aura des augmentations de salaires. » Le ministre de l’Economie, le Premier ministre ont également appelé les employeurs à faire des efforts, pendant que la ministre du Travail essaie de motiver les branches professionnelles à revaloriser les grilles salariales des salariés « de la deuxième ligne ».

Rattraper deux ans sans augmentation

« Le président du Medef n’aurait pas pris cette position sans s’assurer que les grandes entreprises allaient effectivement augmenter les salaires », analyse Bruno Rocquemont, directeur conseil Gestion des talents et Rémunération chez Mercer France, qui confirme « une attente très forte des salariés ». Selon ce cabinet, le salaire de base médian n’a progressé que de 1,4% en 2021, contre 2% en 2020, 2,2% en 2019. Les salariés attendent un rattrapage, alors que la reprise est au rendez-vous et que le taux de marge des entreprises s’est envolé à 31%. Les pénuries de compétences placent aussi les salariés en situation de force pour négocier, dans certains métiers.

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De plus, le retour de l’inflation a fortement médiatisé la question du pouvoir d’achat. L’indice des prix à la consommation a augmenté de 2,8% entre décembre 2020 et décembre 2021. Un chiffre d’ailleurs utilisé par les syndicats, qui réclament au moins 2,8% d’augmentations pour tous dans les négociations annuelles obligatoires (NAO) en cours. «Selon nos enquêtes, un quart des entreprises feront des augmentations de plus de 3%, indique Bruno Rocquemont. Les équipes de direction sont conscientes de l’importance des décisions salariales prises cette année, elles ne cherchent pas à se défiler.»

Les grèves se multiplient

Selon le cabinet LHH, les entreprises ont prévu, en moyenne, une hausse de 2,5% des salaires en 2022. Quelques mois plus tôt, la prévision n'était que de 1,8% ! C’est dans l’industrie qu’elle devrait être la plus importante, à 2,8% (2,9% de taux médian pour les ouvriers et employés, 2,8% pour les techniciens et agents de maîtrise, 2,6% pour les cadres). Ce cabinet relève un retour en force des augmentations collectives, en perte de vitesse ces dernières années. Elles concernent même les cadres, ce qui est inédit… Mais Mercer ne remarque pas la même tendance, qui semble dépendre des secteurs.

Quand les directions proposent moins que l’inflation, les syndicats se mobilisent, et les grèves se multiplient, notamment dans l’industrie.

Chez Dassault Aviation, la situation est bloquée. Deux syndicats (CFE-CGC et UNSA) ont signé l’accord salarial en décembre, mais deux autres (CFDT et CGT), non signataires, continuent d’appeler à la grève. « Pour les non-cadres, l’augmentation générale de 1,8% est inférieure à l’inflation, donc il y a potentiellement une perte de pouvoir d’achat », explique Emmanuel Vidal, délégué CFDT à L’Usine Nouvelle. L’enveloppe supplémentaire (1,7%) dédiée aux augmentations individuelles des non-cadres ne bénéficiera effectivement pas à tous. CFDT et CGT réclament 200 euros nets mensuels en plus pour tous.

Le 19 janvier, les salariés mobilisés chez Air Liquide France Industrie (ALFI, 2400 salariés) attaquaient leur sixième jour de grève. CFDT, CGT et même la CFE-CGC, du jamais vu, étaient présents sur les piquets de grève. La CFDT se bat pour obtenir 2,8% d’augmentation collective pour tous les salaires inférieurs à 69000 euros annuels, quand la CGT réclame 5% pour tous. Dernièrement, la direction a accepté 2,8% d’augmentations, mais uniquement en augmentations individuelles. « Elle considère qu’entre 2019 et 2021, l’inflation a été de 3,8%, explique Luc Durand, délégué CFDT. Elle accepte de rattraper la différence mais prend en compte l’ancienneté dans le salaire examiné, comme si c’était une augmentation individuelle ! » La pilule passe d’autant plus mal que « dans les usines, on a travaillé pendant toute la période Covid pour produire de l’oxygène et des bouteilles », poursuit le syndicaliste, qui estime que « avec le Covid, ça fait deux ans que l’entreprise se gave ! » Mais reconnaît que l'intéressement permet de partager cette valeur ajoutée.

Chez Sanofi, où la direction proposait de consacrer aux augmentations une enveloppe globale de 2,35% de la masse salariale, dont 1% d’augmentations collectives, ça n’est pas passé. La CGT et Force ouvrière réclamaient 5%, la CFDT, 4%. Après plusieurs débrayages et l’envahissement d’une salle de négociations, puis un « effort » de 0,05% de la direction, la dernière réunion de négociation s’est soldée, en décembre, par un constat de désaccord. « La proposition de la direction ne couvrait même pas l’inflation », explique, dépité, le délégué CFDT Humberto de Sausa.

En décembre, plusieurs jours de grèves ont touché les sites d’Arkema, dont certains ont été bloqués. Les syndicats contestaient les propositions salariales de leur direction, une enveloppe globale de 2,8% consacrée aux augmentations, la CFDT réclamant par exemple 4,2% de hausse des salaires pour tenir compte à la fois de l’inflation et de la très faible augmentation de 2021. Après 12 jours de grève, un accord a finalement été trouvé à 3,1% de hausse de l’enveloppe globale (dont 2,3% d’augmentations générales), avec un minimum de 75 euros par salarié et un supplément d’intéressement de 800 euros, indique la direction.

Expert Secafi, Jean-Marc Etienne relativise la mobilisation des salariés : « il y a un mécontentement, en particulier chez ceux qui sont restés au front depuis le début de la crise sanitaire et ne se sentent pas reconnus à leur juste valeur, notamment par les négociations de branche. Mais on est encore en crise sanitaire, les syndicats ont du mal à mobiliser fortement. » Les revendications seront portées au niveau national, par un appel à la grève et à manifester d’une dizaine de syndicats et organisations le 27 janvier.

Des revendications à adapter

Chez Toyota, à Onnaing (Nord), les négociations annuelles ont débouché sur un accord très généreux pour les salariés: une hausse de 4,66% de l'enveloppe globale. Les non-cadres sont assurés d’une hausse générale de 2,6% de leurs salaires, 2,06% supplémentaires étant réservés aux augmentations individuelles. Chez les cadres, les 4,66% de hausses ne passeront que par des augmentations individuelles ou des promotions. « C’est un effort conséquent de la direction par rapport à l’inflation, souligne un porte-parole, pour reconnaître la contribution de nos salariés aux résultats de l’entreprise, dans un contexte sanitaire difficile, alors que sortait un nouveau modèle et que l’inflation s’accélérait. » Toyota profite de ces négociations pour parfaire sa politique de « rétention des talents » : le budget salarial des métiers de la maintenance a lui été augmenté de 6,4%, suite à un benchmark qui a montré des salaires en-dessous de la médiane dans ces métiers très recherchés.

Attention à ne pas tuer la poule aux œufs d’or, mettent en garde les experts. « Le taux de marge au plus haut, c’est une moyenne, qui cache des disparités selon les secteurs et à l’intérieur d’un même secteur, selon les entreprises, note Jean-Marc Etienne. Secafi encourage les salariés à faire la part des choses entre le conjoncturel et le structurel. » Autrement dit, si seule la conjoncture est bonne, de nouvelles rémunérations variables (intéressement en hausse, primes…) sont plus adaptées que des hausses de salaire. Même appel à la prudence de Bruno Rocquemont face à l’argument de l’envolée des dividendes : « nous sommes dans une période dans laquelle les entreprises ont besoin d’investir pour être à la page des nouvelles technologies, elles ont besoin de leurs actionnaires ».

Pendant que direction et syndicats discutent dans les entreprises, les négociations se poursuivent dans de nombreuses branches. Pour tenir compte des hausses automatiques du SMIC, mais aussi pour revaloriser les métiers de "la seconde ligne". Dans la chimie, la grille salariale a augmenté de 2,6% au 1er janvier. C’est moins que l’inflation, mais certains métiers ont été revalorisés au-delà. Dans le transport routier de marchandises, les négociations ont échoué, les syndicats, qui réclamaient 10% d’augmentation, refusant les 5% proposés par les organisations patronales. Toutes les branches ne signeront pas un accord aussi spectaculaire que celui paraphé dans l’hôtellerie-restauration, qui prévoit 16,3% d’augmentation de tous les salaires de la grille, avec un minima à 5% au-dessus du Smic.

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