Ces industriels français qui continuent d'investir malgré la crise

Les perspectives économiques s’assombrissent et pourtant eux choisissent de continuer à investir. Car la sortie de crise se prépare maintenant.

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À la Normandise, une ETI familiale d’alimentation pour chiens et chat, les projets pour augmenter les capacités, notamment de stockage, ont pris de l’avance.

Devant le silence inhabituel de son usine de fabrication de systèmes pour l’industrie aéronautique, Damien Marc reconnaît avoir d’abord été saisi de vertige. "Le premier réflexe est de couper tous les projets. C’est une bataille au quotidien de se projeter sur le long terme", reconnaît le PDG de JPB Système, alors que l’activité de la PME implantée en Seine-et-Marne s’est effondrée de moitié depuis le déconfinement en mai. L’usine ne tourne que trois jours par semaine pour assurer la production et devrait poursuivre au ralenti au moins jusqu’en avril. Au lieu de quoi, Damien Marc a réagi à l’inverse. "Nous avons tout de suite fait le choix d’accélérer. Bien sûr nous prenons un risque, mais il faut sortir plus fort de cette crise", jure-t-il. La baisse des cadences a aidé la PME de 120 salariés à précipiter sa diversification hors de l’aéronautique.

Avant l’irruption du Covid-19, JPB Système planchait sur Keyprod, un système de boîtiers électroniques permettant d’automatiser à moindres frais les usines. Depuis l’été, les ouvriers spécialisés dans l’assemblage mécanique ont été formés à l’électronique et… 15 personnes ont été recrutées, dont un nouveau directeur de l’innovation, malgré l’effondrement du chiffre d’affaires. "Il y a un mercato fabuleux à faire. Quand on recherche un développeur, on reçoit maintenant 40 candidatures contre 4 avant", s’enthousiasme le patron, qui estime avoir gagné dix-huit mois sur le lancement de sa solution, prévue début 2021.

Être prêt pour le redémarrage

Foncer alors que le sol se dérobe sous ses pas et que la pandémie de Covid-19 semble partie pour durer ? Pas si simple d’anticiper le "monde d’aprè"».

"C’est précisément dans ces moments de changement que se joue l’avenir de notre tissu industriel. Si nous accélérons, nous serons en capacité de renforcer notre capacité à produire", encourage Agnès Pannier-Runacher, la ministre chargée de l’Industrie.

Pas besoin de convaincre Joseph Puzo, le PDG d’Axon’ Câble, qui fabrique des câbles pour l’aéronautique et le spatial dans la Marne. "En 2009, nous avions augmenté nos dépenses de R & D. Cela nous avait permis de gagner des parts de marché à la reprise, alors que nos concurrents américains avaient du mal à redémarrer après avoir réduit leurs coûts", raconte le patron de l’ETI, qui entend bien appliquer la même stratégie en 2020. Pas question de suspendre le chantier de sa nouvelle usine de 4 000 mètres carrés, à Montmirail, au contraire. Inauguré début octobre, le site, qui a nécessité 14 millions d’euros d’investissement, a démarré avec un à deux mois d’avance la production de câbles de très grande longueur destiné au secteur aéronautique, pourtant en petite forme. "Le secteur finira bien par redémarrer, assure, optimiste, Joseph Puzo. Notre produit permettra à nos clients de s’automatiser davantage, donc d’être plus compétitifs." Une deuxième ligne devrait être installée d’ici à la fin de l’année, avec 50 emplois à la clé.

"Accélérer la R & D est fondamental, car les marchés ne vont pas revenir tout de suite. Il faut donc se différencier pour gagner des parts de marché", abonde Corinne Molina, la vice-présidente du fabricant de résines Mäder, une ETI de 800 salariés qui vient d’étoffer ses équipes R & D installées dans de nouveaux locaux voisins de l’école de chimie de Lille (Nord).

Pour certains, se repositionner s’apparente davantage à une question de survie. "Nous devons absolument trouver un moyen de nous diversifier pour couvrir nos charges", remarque Marc Moret, le PDG de Loiretech, une PME de 140 salariés installée juste à côté du site Airbus, près de Nantes (Loire-Atlantique). Pendant des années, le fabricant de moules pour composites a consenti d’énormes investissements pour suivre la croissance de l’avionneur. Avant que tout ne s’effondre pour au moins un ou deux ans. Son salut, Marc Moret le voit désormais dans de nouveaux débouchés, la production de pièces composites pour les hélices de bateaux, certains équipements médicaux et, à plus long terme, dans les énergies renouvelables. Pour cela, "nous devons investir dans une ligne de production très flexible", détaille-t-il. Encore faut-il en avoir les moyens. La subvention obtenue par Loiretech auprès du fonds d’aide à la modernisation de l’aéronautique a servi de déclencheur. Sans cela, "nous n’aurions pas pu aller aussi vite".

C’est tout l’enjeu des différents dispositifs mis en place dans le plan de relance, justement pour encourager les industriels à ne pas reporter leurs projets déjà matures. Au total, près de 3 600 dossiers ont été reçus à Bercy. Pour inciter les industriels à avoir le déclic, Bercy a prévenu que les premiers déposés seraient aussi les premiers financés. L’assouplissement des règles européennes a également permis de monter jusqu’à 800 000 euros par projet. En Seine-et-Marne, JPB Système a lui aussi demandé l’aide de l’État pour son dernier projet ambitieux : la construction d’une "usine concept" de l’industrie du futur, dans lesquels se regrouperaient des start-up, ses équipes digitales, un lieu d’accueil pour les étudiants et les entrepreneurs et l’usine 4.0. "Sans aide, on devra le reporter", reconnaît Damien Marc, qui ne peut pas financer l’investissement de 30 millions d’euros sur cinq ans. "L’idée de relocaliser certains principes actifs grâce à la chimie en flux continu nous trottait dans la tête depuis longtemps. Nous nous sommes dit que c’était le bon moment", abonde Yves Michon, le président de Cordenpharma, à Chenôve (Côte-d’Or), qui a lui aussi frappé à la porte de France relance.

Consolider sa stratégie

Se réinventer n’est pas aussi difficile dans tous les secteurs. Une grande partie de l’industrie agroalimentaire est restée en croissance, tout comme le secteur de la santé. À la Normandise, une ETI familiale d’alimentation pour chiens et chat, "les projets pour augmenter notre capacité, notamment de stockage, ont pris de l’avance", pointe Julien Moureaux, le responsable de la communication de l’ETI dont les carnets de commandes n’ont pas désempli.

Dans d’autres secteurs, comme celui de l’ameublement qui a vu ses ventes rebondir avec le confinement, la crise est venue consolider la stratégie déjà lancée. À l’image du fabricant de chaises de jardin Lafuma Mobilier qui réalise déjà 35 % de ses ventes sur internet. Début octobre, son usine d’Anneyron (Drôme) tourne déjà à plein régime, alors que le pic de production est habituellement en hiver. "La crise nous a confortés. Nous allons accélérer notre plan stratégique à trois ans, qui prévoyait de digitaliser davantage et de réduire l’empreinte environnementale de nos produits", se félicite Arnaud du Mesnil, son PDG. Idem chez le fabricant de meubles Gautier, dont la digitalisation était déjà lancée. Il vient d’engager 12 millions d’euros dans la construction d’une usine, à côté de ses sites vendéens, permettant de personnaliser sa production. "Cela va faire aussi baisser la pression sur notre stock. On se rend compte que les entreprises qui réagissent le mieux sont celles qui ont les usines les plus flexible", pointe David Soulard, le PDG de l’ETI.

Repartir de l’avant, mais pas tout à fait de la même façon. JPB Système a remis à plat sa gouvernance cet été, en se dotant d’un comité stratégique afin de reprendre en vue le long terme. "Il y avait une sorte d’union sacrée, sur les boucles Whatsapp pendant le confinement", pointe Corinne Molina. Un esprit d’équipe, qui manquait à l’industrie française. Et qui pourrait servir, à l’heure du redémarrage.  

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