Entretien

"Ce serait une erreur stratégique de ne pas faire la relance maintenant", juge la ministre de l'Industrie Agnès Pannier-Runacher

La ministre déléguée chargée de l’Industrie détaille le déploiement du plan de relance pour les entreprises industrielles. Elle ouvre les Assises de l'Industrie organisées par L'Usine Nouvelle ce 4 novembre.

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Agnes Pannier-Runacher
Agnes Pannier-Runacher répond aux questions de L'Usine Nouvelle.

L'Usine Nouvelle. - Les nouvelles restrictions adoptées pour freiner l’épidémie de Covid-19 peuvent-elles faire rechuter l’industrie ?

Agnès Pannier-Runacher. - Avec le couvre-feu, ce qui inquiétait le plus les industriels, c’étaient les incertitudes économiques mondiales et les difficultés à signer des contrats à l’international. Le renforcement des mesures sanitaires nécessitera une vigilance renforcée, mais ne devrait pas fondamentalement changer la donne. Je suis en contact rapproché avec toutes les filières pour les accompagner autant que de besoin. Du point de vue économique, les situations sont très hétérogènes entre les filières, mais aussi au sein des filières. Mais l’aéronautique et l’automobile, pour partie, sont incontestablement très touchées.

Faut-il faire plus pour aider à la consolidation du secteur aéronautique ?

Si l’on compare la situation de la France à celle d’autres pays, nous observons les effets des mesures de protection mises en place. Les plans sociaux en Espagne, en Italie et aux États-Unis sont plus drastiques qu’en France. Or l’enjeu du maintien des compétences est l’un des enseignements clés de la crise de 2008. Nous avions sauvé à l’époque un certain nombre d’entreprises au prix de nombreux plans sociaux. Mais au moment du rebond, elles avaient redémarré moins rapidement, car nous avions sous-estimé cette dimension. Beaucoup ont eu des difficultés à recruter et la France a perdu des parts de marché.

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Est-ce vraiment le moment de la relance ?

Ce serait une erreur stratégique de ne pas faire la relance maintenant. Bien sûr, des secteurs comme l’événementiel et la restauration nécessitent des mesures d’urgence. Mais l’industrie n’est pas empêchée administrativement de travailler, et l’enjeu ce sont les carnets de commandes. Pour les remplir, il faut pouvoir montrer que nos entreprises ont les meilleures technologies et qu’elles sont capables de répondre aux demandes avec agilité, avec des places à prendre en sortie de crise. C’est pour cela que nous faisons un effort massif en faveur de l’usine 4.0. Un décret du 24 octobre permet de subventionner en 2020 jusqu’à 40 % des équipements de modernisation des lignes de production des PME et des ETI, dans le cadre du « de minimis » européen qui encadre les aides d’État, et que la Commission européenne a relevé à 800 000 euros.

Y a-t-il un risque de décrochage de l’industrie française ?

Nous sommes dans un moment de doute sur les chaînes de production mondiale. Les dirigeants d’entreprise cherchent à les sécuriser en les rapprochant de leurs centres de production. Pour des fournisseurs européens, c’est une opportunité qu’il faut saisir. La relocalisation de productions ne se fera pas sur la seule injonction du politique, mais parce qu’il y a des enjeux de compétitivité, de résilience et de maîtrise des risques. Nos dispositifs doivent aider à transformer ces projets en décisions définitives. J’ai l’ambition de faire du ministère de l’Industrie une usine à projets.

Où en sont les projets de relocalisation ?

Au dernier comptage, nous avions reçu plus de 170 projets. Vingt-cinq sont en cours de validation, correspondant à plus de 500 millions d’euros d’investissements productifs pour plus de 60 millions d’euros d’aides publiques et la création de plus d’un millier d’emplois directs à la clé. Nous poussons des projets stratégiques dans plusieurs secteurs qui nous semblent prioritaires : la santé, l’agroalimentaire, l’électronique, la 5G et les intrants critiques. Dans l’électronique par exemple, des entreprises réinternalisent la fabrication de cartes électroniques pour pouvoir produire les cartes dont elles ont besoin, alors qu’en se fournissant à Taïwan, elles n’auraient qu’un produit standard. Cette agilité n’a pas de prix, ce sont ces logiques d’intégrations verticales que nous devons pousser. Car il y a énormément de coûts cachés à la délocalisation. J’en ai fait l’expérience lorsque je travaillais dans la sous-traitance automobile.

Où en est-on du déploiement du plan de relance pour l’industrie ?

Plus de 3 600 manifestations d’intérêt sur l’ensemble des appels à projets qui concernent l’industrie sont remontées en deux mois. Cela veut dire que plus de 10 % des entreprises industrielles ont pris le temps de se signaler sans nécessairement avoir un dossier abouti. À fin octobre, nous avons déjà validé près de 200 projets lauréats des fonds de soutien de l’aéronautique et de l’automobile. Dans chaque région, nous déployons le fonds d’accélération des investissements industriels territoriaux, comme en Bourgogne-Franche-Comté où les trente premiers lauréats ont été annoncés. À ce rythme, nous aurons saturé les enveloppes prévues pour 2020 dans quelques semaines et allons devoir anticiper avant la fin de l’année sur les crédits 2021 en cours d’adoption par le Parlement. Sur les enjeux de décarbonation, les projets existent, mais ils sont plus complexes et se déploieront sans doute plus progressivement.

Le plan de relance n’est-il pas trop compliqué pour les plus petites entreprises ?

Pour l’industrie, il représente moins de dix dispositifs gérés par un nombre limité d’opérateurs : Bpifrance, l’Ademe et l’ASP [l’Agence de service et de paiement]. J’ai demandé aux chambres de commerce et d’industrie d’appeler les 30 000 PME industrielles pour leur présenter le plan de relance, les services de l’État en région contactant les 1 000 ETI industrielles indépendantes. Quand on regarde les dossiers complets et les premiers lauréats, on observe également une surreprésentation des PME et des ETI. Nous avons aussi des TPE. C’est plutôt bon signe du point de vue de la simplicité.

Faut-il des contreparties au plan de relance ?

La majorité des dispositifs est mécaniquement assortie de contreparties. Quand on accompagne le recrutement d’un jeune, vous avez un emploi en face. Nous réfléchissons par ailleurs à un régime de sanctions pour qu’il n’y ait pas la tentation de dévoyer certains dispositifs en les utilisant hors de France, par exemple. Plus largement, la sortie de la crise économique doit passer par une absolue solidarité entre entreprises françaises. Dans cette crise inédite, les mauvaises habitudes ne sont pas de mise. Lorsqu’une entreprise fonctionne et vend, il n’est pas acceptable qu’elle ne respecte pas les délais de paiement ou fragilise ses fournisseurs. Nous sommes en train de mettre à jour les contrats stratégiques de filières pour qu’y figurent des engagements en termes d’insertion, de formation, de décarbonation... On ne s’en sortira qu’en jouant groupé.

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