L'Usine Nouvelle - Le budget est-il inquiétant pour l’industrie ?
Olivier Lluansi - On ne sait pas où va aboutir le budget. Mais j’alertais dans mon livre* que la marche arrière sur la baisse des impôts de production et le gel des suppressions de charges sur les salaires intermédiaires en 2024 ont déjà créé une perte de confiance avec les industriels. Or l’industrie, c’est du temps long. Il faut de la visibilité. Avant même le résultat d’exploitation, l’industrie en France paie 20 milliards d’euros d’impôts de plus, comparativement à l’Allemagne. Cela correspond globalement à ce qu’il faudrait investir en plus par an pour être sur la trajectoire de la réindustrialisation que je propose.
Quelle est votre trajectoire ?
Au moment de l’adoption de la loi Industrie verte, le gouvernement se fixait l’objectif d’atteindre une part de 15% de l’industrie dans le PIB en 2035. Ce n’est pas faisable. Il vaut mieux se fixer 12 à 13%. De plus, cet indicateur de PIB ne dit pas grand-chose aux Français. Traduisons-le par un objectif plus concret : revenir à une balance commerciale équilibrée en biens, d’ici à dix ans. La France oscille sur un déficit commercial de 60 à 100 milliards d’euros depuis 2005. Le résorber, cela signifie acheter autant que ce que l’on vend et acquérir une forme de souveraineté. Cet objectif se traduirait par 60000 nouveaux emplois industriels par an, 200 millions d’euros d’investissements de plus sur dix ans, et la mobilisation de 25000 hectares de foncier.

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Pour rééquilibrer la balance, il faut servir la demande intérieure ?
Aujourd’hui, on a une politique focalisée sur la relance des exportations, mais il faut aussi miser sur le made in France. Pour la commande publique, avoir le même niveau de patriotisme que l’Allemagne dans les achats publics permettrait de gagner 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour le made in France. Mais on est resté à l’incantation politique.
Dans le privé, les acheteurs nous disent aussi que si l’on valorisait les atouts de l’achat de proximité comme la réactivité, la sécurité d’approvisionnement et la responsabilité territoriale, ils pourraient sans difficulté acheter 15 milliards d’euros de plus de produits français sur leurs 400 milliards d’euros d’achats. Le dernier levier est la substitution des achats «made in ailleurs» des Français les plus aisés. Nous avons calculé qu’avec un écart de prix de 30%, les trois premiers déciles de la population pourraient, en dépensant quelques euros de plus par jour, réaliser 15 milliards d’euros d’achats français supplémentaires.
La réindustrialisation semble ralentir, pourquoi ?
La tendance se dégrade, c’est vrai. C’est sans doute le fruit d’une politique trop orientée vers les start-up, les gigafactories et l’innovation de rupture, et insuffisamment vers le vrai potentiel qui est dans les territoires. Les deux tiers de la capacité de réindustrialisation se nichent dans le tissu industriel existant.
A-t-on des exemples de pays qui ont réussi à se réindustrialiser ?
Il y en a très peu. Le Danemark est un cas particulier, au vu du poids de Novo Nordisk, et l’Irlande a un biais fiscal énorme. Mais on a l’expérience des tigres asiatiques, comme la Corée du Sud et Taïwan, qui ont restreint leurs importations en attendant que leurs industries nationales se musclent pour affronter les échanges internationaux.
On peut exiger des transferts de technologie en échange de l’ouverture de notre marché.
— Olivier Lluansi
Ça s’appelle du protectionnisme ?
Oui, mais ce n’est pas un protectionnisme absolu. Luca de Meo, le patron de Renault, a une vision très intéressante quand il dit : «Je ne suis pas contre l’entrée des véhicules électriques chinois, mais il faut que l’on négocie en échange.» Les groupes chinois ont de l’avance. On peut exiger des transferts de technologie en échange de l’ouverture de notre marché. On peut aussi la conditionner à la sécurité de certains approvisionnements.
J’aime bien cette logique où l’on négocie l’accès de notre riche marché pour compenser nos faiblesses pointées par le rapport de Mario Draghi. Mais cela demande un énorme exercice d’humilité : nous ne sommes plus la puissance technologique et industrielle que nous pensons être. Négocier des transferts, ce sont des choses que l’on appliquait à l’Inde ou au Brésil pour leur vendre des avions ou des sous-marins.
©Bruno Levy / Divergence-images Auriez-vous un ou deux conseils à donner au ministre de l’Industrie ?
Premièrement, fixer un objectif collectif, réaliste et compréhensible : l’équilibre de la balance des biens à dix ans c’est simple. Le deuxième conseil, c’est de s’attacher le soutien ferme des Français sur une longue durée. Il faut donc une réindustrialisation décarbonée, qui respecte la biodiversité, sinon elle perdra le soutien de ceux sensibles à ces enjeux environnementaux. Il faut aussi que la réindustrialisation soit visible dans les territoires et dans les magasins pour montrer à tous que cela avance. Si l’on reste sur une réindustrialisation «start-up», on convaincra surtout les métropolitains et les bac + 5.
La politique industrielle peut-elle encore être pilotée par Bercy ?
Les aides directes versées par l’État à l’ensemble du tissu économique représentent 80 à 100 milliards d’euros. Celles des collectivités locales tournent autour de 6 milliards d’euros au global. Or les PME-ETI sont davantage un sujet de proximité pour les collectivités locales. On voit bien que ce déséquilibre appelle de la décentralisation pour développer l’industrie dans les territoires.
Mais n’y a-t-il pas un risque de soutenir des canards boiteux ?
Est-on plus efficace quand la décision est prise au plus près des entreprises, avec un risque de mauvaise utilisation de l’argent public, ou en ayant une approche centralisée et des critères plus rigoureux mais loin du terrain ? Ma conviction, c’est que la proximité donne plus d’efficacité. C’est la même chose pour la simplification : les trois derniers présidents de la République s’y sont essayés sans grand résultat.
Le zéro artificialisation nette en est un bon exemple : on a réglementé sans prendre en compte la diversité des territoires. Or certains, comme Alès, ont déjà utilisé 100% de leurs friches et d’autres n’ont rien fait. Il faut changer la culture de notre administration centrale. Pour faire évoluer la leur, des entreprises comme Lafarge ou Saint-Gobain sont passées d’une organisation par métier à celle par pays. Il faut faire pareil : une vague de décentralisation pour sortir de l’ornière.
Nos organisations industrielles restent les héritières du fordisme et du taylorisme. Elles ont besoin d’évoluer.
— Olivier Lluansi
Vous aviez lancé le dispositif Territoires d’industrie. A-t-il réussi ?
Le président de la République avait annoncé 100 millions d’euros par an pour la deuxième vague de Territoires d’industrie. Mais ils ne sont jamais arrivés et ont déjà été rabotés. J’avais préconisé une enveloppe proche de 1 milliard d’euros, répartie entre l’État, les fonds européens et les régions. Sur tous les territoires labélisés, entre 40 et 50 ont pleinement engagé la dynamique. Ils la poursuivraient demain, même si le dispositif national disparaissait. Idéalement, il faudrait que tous les territoires soient dans ce cas de figure, mais on progresse.
Comment les industriels peuvent rendre l’industrie plus désirable ?
Chaque année, on forme 125000 personnes aux métiers industriels, du CAP au bac + 3, alors que l’on aurait besoin de 110000 personnes par an pour notre réindustrialisation. La bonne nouvelle, c’est que l’on a assez de formations. Ce n’est donc pas une question de moyens. Cependant l’appareil de formation actuel reste organisé par métier et par public. Il faudrait le réorganiser par territoire pour prendre mieux en compte la très faible mobilité des Français. Cela commence à être envisagé, par exemple dans la réforme du lycée professionnel. Le grand problème, c’est que seule la moitié des jeunes formés à ces métiers les rejoignent effectivement, d’où les postes vacants.
C’est à l’industrie de régler son problème d’image. Je ne connais pas d’entreprise qui délègue son marketing à une administration ! Il faut faire savoir que le secteur paie bien, que les conditions de travail sont meilleures qu’imaginées. Beaucoup d’actions locales existent, mais l’effet de masse n’est pas encore là. L’industrie a investi 15 millions d’euros sur trois ans pour sa communication. Clairement, il manque un zéro. L’armée ou l’artisanat, eux, ont su faire des campagnes nationales qui ont marqué les esprits.
Il y a aussi la réalité des métiers qui peut décourager certains...
Nos organisations industrielles restent les héritières du fordisme et du taylorisme. Elles ont besoin d’évoluer pour répondre aux attentes des jeunes, comme des moins jeunes : on ne peut pas télétravailler dans un atelier. Or ce chantier n’a pas été engagé collectivement. Les syndicats patronaux et de salariés pourraient se mettre autour de la table pour réfléchir à la façon de rendre ces métiers industriels attractifs, par le salaire mais aussi par l’autonomie des équipes, l’organisation en projet, voire la semaine de quatre jours... C’est un superbe chantier. Et cela ne nécessite pas d’arbitrage budgétaire, ni de majorité au Parlement !
Dans le contexte politique actuel, c’est important...
Beaucoup de choses peuvent avancer ! Sur la question du foncier, on peut commencer à faire un inventaire des friches, notamment privées qui ne sont pas répertoriées à l’échelle nationale, regarder s’il y a besoin de créer des banques de compensation de biodiversité comme est en train de le faire la région Grand Est... Il y a dix-huit mois de travail de fond qui pourra être sanctuarisé ensuite par la loi.
Faut-il revoir l’accord trouvé avec EDF sur les prix de l’électricité après 2025 ?
J’avais beaucoup de doutes sur cet accord. Ce n’est pas très étonnant que la négociation ait échoué, car elle était très dissymétrique. Dans mon rapport rédigé au printemps, je proposais de sortir 60 térawattheures de production électronucléaire de la logique de marché pour l’attribuer à l’industrie, sous une forme de régulation à définir. Il va falloir faire preuve de courage et de force de conviction sur ce dossier. Ce sera une énorme bataille avec la Commission européenne. Revenir sur l’accord avec EDF signifie aussi trouver un moyen de financement du nouveau parc nucléaire différent que les bénéfices issus de l’ancien.
Un autre point est peu évoqué : la sous-utilisation de 10 à 15% de notre parc par rapport aux États-Unis par exemple. Une partie de cet écart est liée à des périodes de maintenance plus longues, que l’on pourrait faire évoluer sans compromettre la sécurité. EDF a eu une logique d’optimisation du prix du mégawattheure plus que du volume produit. Si vous considérez l’électricité comme un bien essentiel, il faut peut-être réfléchir autrement.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3736 - Novembre 2024



