« C’est vraiment un vent de panique qui souffle. Les décisions sont prises dans l’urgence. Certaines entreprises ont été poussées au départ sous la pression de médias et de lobbies. Dans ma tour de Moscow City, où l'on compte 80% d’entreprises étrangères, 80% des gens se demandent ce qu’ils vont faire demain », témoignait Jean-François Marquaire, avocat au cabinet CMS de Moscou à l'occasion d’une visioconférence de la chambre de commerce (CCI) France Russie, mercredi 16 mars. La situation devient de plus en plus délicate pour les entreprises sur place. Et elle n’est pas due qu’à la pression de l’opinion publique, comme la mise en demeure de TotalEnergies par plusieurs ONG au nom de son devoir de vigilance.
Au premier chef de ces difficultés, on compte les nouvelles restrictions d’exportations sur nombre de produits en acier (fil, profilés, éléments de voies ferrées, conduites de gaz…), mais aussi sur les produits de luxe. Une longue liste de ces biens a été définie par l’Union européenne le 15 mars : elle va des sacs aux montres et aux parfums, en passant par les articles de lingerie, les vins avec IGP, champagnes, eaux de vie, produits de beauté ou maquillage, vêtements, skis, articles de sport, bijoux, tapis, vaisselle... Tous ces biens sont bannis si leur valeur dépasse 300 euros.
Pour d’autres articles de consommation, le seuil est différent. Pour les articles électroniques ou électroménagers comme les gazinières et hottes aspirantes, la valeur est fixée à 750 euros. Pour ce qui concerne les appareils de reproduction d’image et de son, le seuil est à 1 000 euros. La vente de véhicules de transport (autos, bateaux…) au-delà de 50 000 euros est également interdite, sauf les ambulances, ainsi que leurs pièces détachées au-delà de 5 000 euros. Les entreprises du luxe qui avaient déjà tiré le rideau ou cessé d’exporter, comme Baccarat du groupe LVMH, n’ont en réalité fait qu’anticiper ce nouveau train de sanctions.
Depuis le 15 mars, les entreprises ne peuvent plus réaliser de transactions (à l’exception de certaines liées à l’énergie ou à des métaux comme le titane, l'aluminium, le cuivre, le nickel, le palladium et le minerai de fer) avec toutes les entités propriétés de l’Etat russe à hauteur d'au moins 50%, dans lesquelles le gouvernement ou la Banque centrale ont le droit de participer aux bénéfices, et celles détenues majoritairement par la liste de personnes morales ou physiques visées par des sanctions. Cette liste compte désormais 877 individus et 62 entités. « Si les Américains et les Européens continuent de mettre des sanctions, les Russes n’auront bientôt plus besoin de mettre des contre-sanctions », ironise Emmanuel Quidet, le président de la CCI France Russie.

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Indice mensuel du coût horaire du travail révisé - Salaires et charges - Tous salariés - Industrie manufacturière (NAF rév. 2 section C)base 100 en décembre 2008
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Finances et marchés perturbés
Sur la cosmétique le président de la Febea (fédération des entreprises de la beauté), Emmanuel Guichard, témoignait le 16 mars à Paris. « Nos exportations vers la Russie représentent 2% du total, il n’y a pas d’impact majeur. Par contre, nous avons des TPE et PME exposées : celles qui, après la chute du mur de Berlin, sont entrées sur le marché russe, soit sur du sélectif, soit sur du mass market. Ces entreprises sont très impactées. Nous en accompagnons une dizaine qui sont notamment affectées par des commandes non payées, et surtout par des pertes de marché de 20 à 30% », détaillait le responsable.
Mais les interdictions ne sont pas le seul souci des entreprises françaises en Russie. Celles qui ne sont pas directement visées pâtissent de la désorganisation des chaînes de transport et de logistique. Côté flux financiers, cela coince aussi. « Des filiales de droit russe financées par leur siège ont du mal à obtenir des virements de la part de banques françaises, qui refusent bien que ce soit légal », témoigne Emmanuel Quidet. Dans la mesure où certaines filiales ont interrompu leur activité et ne rentrent plus de cash, mais continuent de rémunérer leurs salariés russes, la situation des trésoreries locales risque de se dégrader rapidement.
Fermetures à géométrie variable
Du côté des fermetures, si les entreprises occidentales ont vigoureusement médiatisé leur réaction indignée en Europe et aux Etats-Unis, à Moscou, leur discours est un peu différent. « Sur les vitrines des magasins de luxe français, toutes les grandes marques envoient bien le message qu’elles opèrent une fermeture temporaire », rapporte le patron de la CCI France Russie. Par ailleurs, si une marque a décidé de suspendre ses activités, elle n’a pas la main sur ses franchises. C’est le cas pour une partie des restaurants McDonald's, qui restent ouverts, ou pour les usines d’embouteillage de Coca-Cola, qui en compte une vingtaine sur place selon la CCI.
Pour l’instant, aucune entreprise fermée ne s’est vu imposer d’administrateurs externes. Mais certaines, comme Publicis qui compte 1 200 salariés en Russie, ont cédé le contrôle au management local. Toutes les fermetures sont temporaires, car les Russes ont adopté une loi qui offre la possibilité aux autorités de saisir les biens de toutes les sociétés fermées définitivement. Les entreprises s’inquiètent enfin d’un autre sujet : une possible décision du gouvernement qui restreindrait les actes réglementaires que peut effectuer un dirigeant étranger dans une entreprise de droit russe.



