C’était une inauguration aux enjeux nationaux pour Symbio. Le spécialiste français des systèmes de pile à combustible (PAC) coupait le ruban de sa première usine d’ampleur industrielle mardi 5 décembre à Saint-Fons (Rhône). «C’est l’usine la plus industrialisée dans le domaine», clame son dirigeant, Philippe Rosier. Implanté au cœur de la Vallée de la Chimie, sur une friche industrielle ayant autrefois appartenu à BASF, le site d’une capacité initiale de 16 000 systèmes a été réceptionné en septembre. Les premières PAC ont été assemblées en octobre. Les 750 employés présents sur place se préparent au début de la production de série, prévue en juillet 2024.
Blouses blanches sur le dos, certains salariés travaillent dans les salles blanches. Mais ici, les secrets industriels sont bien gardés. La phase d’assemblage des piles à combustible est placée à l'abri des regards curieux, dans une large et haute boîte grise. Seuls quelques rares écrans de télévisions permettent au visiteur de visualiser l'automatisation très poussée. Hormis un large système PAC exposé, pas grand-chose à voir donc, dans des locaux pas encore totalement aménagés par ailleurs.
600 millions d’euros de financements publics
Ce qui n’a pas empêché de nombreux responsables politiques de faire le déplacement pour l’occasion. Si le ministre de l’Economie, Bruno le Maire, a annulé sa venue et s’est finalement contenté d’un message vidéo pré-enregistré, ses homologues de l’Energie, Agnès Pannier-Runacher, et de l’Industrie, Roland Lescure, ont fait le déplacement pour soutenir ce «projet emblématique», symbole de l’éclosion de la filière de l’hydrogène en France. Laurent Wauquiez, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, n’a pas manqué l’opportunité de venir exprimer sa vision de ce que devrait être la réindustrialisation de la France. Sans oublier Carlos Tavares (Stellantis), Patrick Koller (Forvia) et Florent Menegaux (Michelin), les trois «big boss» actionnaires à part égale de Symbio.
Tous sont venus non seulement célébrer ce nouveau site mais plus largement le rôle que l’hydrogène pourrait jouer dans la mobilité demain. «Un projet comme celui-ci est bon pour l’emploi, bon pour la planète et bon pour notre souveraineté», assure Agnès Pannier-Runacher quand son collègue Roland Lescure s’enflamme pour une technologie qui représente selon lui «l’occasion pour la France de reconquérir le monde». «Ce que vous faites ici, c’est probablement la réussite ou l’échec de l’hydrogène», lance quant à lui Laurent Wauquiez au PDG de Symbio tout en déambulant au sein de l’usine, quelques secondes après avoir rappelé à Philippe Rosier le montant des aides publiques mises sur la table : près de 600 millions d’euros de financements européens (Piiec hydrogène) et nationaux (France 2030 et France Relance) sur le milliard d’euros d’investissement prévu par Symbio entre 2021 et 2028. Des sommes colossales. C’est dire les attentes autour du succès de l’entreprise.
50 000 systèmes de pile à combustible en 2026
Les ambitions de Symbio sont hautement affichées : devenir un équipementier automobile de rang un digne de ce nom, capable de produire 200 000 systèmes de pile à combustible par an et de générer 1,5 milliard de chiffre d’affaires en 2030. Pour y parvenir, Philippe Rosier souhaite placer l’entreprise industrielle en tête de peloton pour coiffer au poteau la concurrence. «Notre objectif, c’est d’être la première société à atteindre la production de 50 000 systèmes par an. C’est le premier seuil critique en termes d'échelle», détaille le dirigeant, qui envisage d’atteindre cette capacité en 2026. «Nous avons les piles qui disposent de la plus grande densité d'usage, au-delà de 6 kilowatts par litre quand la plupart de nos concurrents sont entre 4 et 5 kilowatts par litre», assure-t-il encore.
Quand certains concurrents ont choisi de s’attaquer en priorité au segment des véhicules particuliers (Toyota, Hyundai) ou des poids lourds (Bosch, Cummings), Symbio a opté pour la voie médiane : se concentrer sur les véhicules utilitaires légers, en visant les flottes de «gros rouleurs» qui cherchent une alternative aux véhicules électriques à batteries pour répondre à leurs besoins. Pour s’assurer des volumes, Symbio peut compter sur son actionnaire Stellantis. Le constructeur, numéro deux mondial des véhicules utilitaires derrière Ford, a fait le choix de Symbio pour motoriser à l’hydrogène ses Citroën Jumpy, Peugeot Expert, Opel Vivaro ou prochainement Fiat Ducato. A partir de 2024, l’usine d’Hordain (Nord) aura la capacité d’assembler 5 000 exemplaires hydrogène par an. Les plus de l’hydrogène pour les professionnels ? «L’autonomie, la recharge rapide et la densité de puissance (c’est-à-dire la capacité à embarquer une certaine puissance dans un volume restreint)», répond Philippe Rosier. Si les véhicules se vendent actuellement à plus de 100 000 euros, Stellantis pourrait commercialiser ses modèles fraîchement industrialisés à un moindre coût, à partir de 80 000 euros.
«Démocratiser l’accès à l’hydrogène»
Le dirigeant, comme ses actionnaires, sont persuadés du rôle que peut jouer l’hydrogène dans la mobilité professionnelle et lourde de demain. Mais plusieurs obstacles subsistent pour rendre cette motorisation abordable pour les automobilistes. «Il faut démocratiser l'accès à l'hydrogène, qui reste un défi majeur», explique Patrick Koller quand son collègue Carlos Tavares demande à ce que les subventions publiques à l’achat soient poussées au cours des prochaines années pour stimuler la demande. Mais c’est surtout le prix de l’hydrogène, beaucoup plus élevé en Europe qu’aux Etats-Unis, qui cristallise l’attention des industriels, en raison du coût de l’énergie qui représente jusqu'à 75% du coût de la production de l'hydrogène.
Mardi, la venue d’Agnès Pannier-Runacher pouvait revêtir un message rassurant pour les industriels, qui poussent pour imposer l’hydrogène dans la mobilité quand le gouvernement souhaiterait d’abord consacrer ce vecteur énergétique à la décarbonation des sites industriels les plus polluants, comme les aciéries. Une stratégie hydrogène remaniée doit être révélée par l’Exécutif dans les prochains jours. Elle devrait être présentée en début d’année prochaine au Parlement dans le cadre d'un projet de loi de souveraineté énergétique.



