Un rapport épingle les incertitudes sur la gestion des déchets nucléaires français

Publié le 4 novembre, le World Nuclear Waste Report décrit l’absence de stratégie à long terme pour gérer les déchets des centrales nucléaires, y compris en France. Les auteurs du rapport soulignent aussi bien des incertitudes technologiques que financières sur cette épineuse question.

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Piscine de stockage
Le rapport du WNWR critique la solution majoritairement utilisée pour entreposer les déchets nucléaires en Europe : le stockage sous eau.

Quarante ans après la mise en service des premières centrales nucléaires françaises, la question des déchets nucléaires n’a pas trouvé de réponse. C’est la conclusion de la première édition du World Nuclear Waste Report (WNWR), publiée mercredi 4 novembre par un groupe international d’experts. Dans ce document de 156 pages, les auteurs soulignent le manque de stratégie et les incertitudes qui pèsent sur la gestion des déchets nucléaires. La France fait partie des premiers concernés : elle compte le plus de combustibles usés entreposés en Europe.

“Les pratiques actuelles en matière d’entreposage des combustibles usés et autres formes de déchets de moyenne et haute activité facilement dispersables n’ont pas été prévues pour le long terme”, résument les auteurs. “L’entreposage prolongé des déchets nucléaires accroît les risques aujourd’hui, coûte des milliards supplémentaires, et reporte la charge aux générations futures”, ajoutent-ils.

La France, premier pays concerné en Europe

Selon le WNWR, les 142 réacteurs européens en activité vont produire 6,6 millions de mètres cubes de déchets nucléaires sur toute leur durée de vie. “Si tous ces déchets étaient entassés au même endroit, ils rempliraient un terrain de foot de 919 mètres de hauteur, dépassant de 90 mètres l’immeuble le plus haut du monde, le Burj Khalifa à Dubaï”, illustrent les auteurs. À elle seule, la France représente 30 % de cette masse, ce qui en fait le plus grand pays producteur de déchets nucléaires en Europe, devant le Royaume-Uni (20 %), l’Ukraine (18 %) et l’Allemagne (8 %).

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Plusieurs solutions ont été mises en place pour tenter de réduire ces résidus. L’uranium appauvri, sous-produit des usines d'enrichissement de l'uranium, sert par exemple à fabriquer du combustible MOX pour certaines centrales d’EDF. Mais cette méthode ne semble guère convaincre le WNWR. “Le retraitement ne fait que repousser la problématique déchets, tout en la complexifiant”, peut-on lire dans le rapport. Le combustible MOX irradié rejoint effectivement la catégorie des déchets à haute activité à vie longue (HA-VL). Par vie longue, il faut entendre plusieurs milliers, voire centaines de milliers d’année.

À l’avenir, les HA-VL et MA-VL (moyenne activité à vie longue) pourraient être stockés dans le centre industriel de stockage géologique (Cigéo) de Bure (Meuse). L'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) travaille sur ce projet depuis les années 1990. Si le projet se concrétise face aux obstacles réglementaires et politiques, la construction pourrait être lancée entre 2023 et 2024. En attendant, les piscines d’Orano et les entrepôts d’EDF se remplissent…

Pourquoi Cigéo n’offre pas de réponse pour le moment

Outre les questions de sûreté et de coûts, le WNWR insiste sur l’enjeu industriel. “La situation est particulièrement critique pour les assemblages de combustibles usés.On estime une saturation des entreposages actuels vers 2030. Pour faire face à cela, EDF envisage la construction d’une piscine d’entreposage centralisé. Ce projet a déjà du retard. S’il n’y a pas d’alternative en 2030, les réacteurs risquent de devoir s’arrêter. On ne peut plus décharger les combustibles usés des réacteurs s’il n’y a pas d’endroit pour les entreposer”, explique Manon Besnard, ingénieure nucléaire, contributrice du rapport et par ailleurs membre des groupes permanents d’experts de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN).

Le WNWR tempère donc l’enthousiasme de la filière pour le projet Cigéo. “L’entreposage temporaire des combustibles usés et des déchets de haute activité va se poursuivre pendant un siècle ou plus”, écrivent les auteurs. Durant son hypothétique phase pilote, Cigéo devra effectivement respecter une exigence de réversibilité.

L’entreposage à sec, solution de défaut ?

Selon les données compilées par le WNWR, 81 % du combustible usé européen était entreposé sous eau en 2016. Une solution critiquée par les auteurs. Dans la lignée de l’ONG anti-nucléaire Greenpeace, le WNWR décrit des alternatives qu’il juge plus sûres : la solidification des liquides et l’entreposage à sec des combustibles usés.

Avec le stockage sous eau, “un des risques peut être la perte d’eau si il y a une brèche sur l’une des parois de la piscine qui conduirait à un accident majeur”, présente Manon Besnard. Les piscines nécessitent aussi de concentrer dans un seul endroit les assemblages de combustible usé. À l’inverse, l’entreposage à sec permettrait de mieux répartir les containers de déchets nucléaires. En cas d’incident, moins de containers seraient compromis. Cette solution réversible présente toutefois un inconvénient : elle lègue la gestion des déchets nucléaires aux générations futures.

EDF face à un "mur d'investissement"

Le rapport fait ainsi écho aux problèmes identifiés lors du débat public sur le plan national de gestion des déchets et matières radioactifs. “C’est vraiment le moment de reposer toutes ces questions des choix d’entreposage, de qualification de matières, des solutions de gestion des déchets”, argumente Yves Marignac, contributeur du rapport et chef du pôle énergies nucléaire et fossiles de l’Institut négaWatt. La présidente de la commission nationale du débat public, Chantal Jouanno, a tout de même salué des progrès sur ces questions : “C’est le coeur du débat. Est-ce que nous conservons toutes les alternatives ouvertes ? [...] Je suis ravie que le gouvernement ait entendu la nécessité de poursuivre l’étude des alternatives.”

Le rapport du WNWR sonne comme un avertissement pour l’un des principaux concernés : EDF, l’opérateur des 56 centrales nucléaires françaises en service. Chantier de l’EPR de Flamanville (Manche), hausse des coûts de fonctionnement des autres réacteurs, investissements à mener dans les énergies renouvelables... Les auteurs décrivent un “mur d’investissement” et redoutent que les contribuables finissent par mettre la main au portefeuille. “Les prévisions actuelles de coûts et les fonds dédiés ne prennent pas en compte ces éléments et de fait risquent fort de s’avérer insuffisants”, avertit le WNWR.

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