Décryptage

Trois questions sur la prise de contrôle de British Steel par le gouvernement britannique

Le gouvernement britannique a pris le contrôle opérationnel de l’aciérie intégrée de Scunthorpe, où opère British Steel – une filiale du groupe chinois Jingye – après un vote en urgence du Parlement samedi 12 avril. Retour en trois questions sur une décision exceptionnelle, qui souligne les difficultés de la sidérurgie européenne.

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AFP NE PAS REUTILISER British Steel Scunthorpe
L'Etat britannique ne veut pas voir s'éteindre le dernier haut fourneau du pays.

Ce n’est pas une nationalisation, mais presque. Samedi 12 avril, à la suite d’une réunion exceptionnelle, le Parlement britannique a permis au gouvernement du Royaume-Uni de prendre, en urgence, le contrôle opérationnel de l’aciérie de British Steel à Scunthorpe, dans le Lincolnshire. Cette décision intervient après l’annonce du  groupe chinois Jingye, qui en est propriétaire depuis 2019, de sa volonté de fermer les deux hauts fourneaux du site, qui sont aussi les deux derniers du pays. Impensable pour le gouvernement travailliste au pouvoir, qui cherche désormais à garantir l’approvisionnement en matières premières de l’usine, où travaillent 2700 personnes.

Que s’est-il passé ?

Le spectre d’une fermeture de ces deux hauts fourneaux n’est pas nouveau. Fin 2023, British Steel avait présenté un plan d’investissement visant à condamner ces deux outils vieillissants – de gigantesque cheminées gavées de charbon métallurgique et minerai de fer, qu’elles transforment en fonte liquide permettant de fabriquer différents produits en acier au prix d’importantes émissions de CO2 – pour les remplacer par des fours électriques, dédiés au recyclage. Ce dernier restait dépendant d’un soutien du gouvernement britannique.

Mais les discussions entre Jingye et ce dernier n’ont pas trouvé d’issue positive. Fin mars, le groupe chinois a annoncé sa volonté de fermer les hauts fourneaux de l’usine rapidement, potentiellement d’ici à juin 2025. Selon Jingye, l’aciérie de Scunthorpe perd 700000 livres sterling par jour (de l’ordre de 810000 euros).

Une décision inacceptable pour le gouvernement travailliste de Keir Starmer, qui a fait savoir qu’aucune de ses propositions pour soutenir la transition du site n’a été prise en compte. «Jingye n'a pas été franc tout au long de ce processus et ne nous a pas laissé d'autre choix que d'agir», a expliqué le ministre du Commerce, Jonathan Reynolds. Plusieurs médias britanniques expliquent que pour limiter ses pertes, Jingye aurait arrêté d’alimenter le site au matières premières. Du point de vue du gouvernement et des syndicats, le risque était qu’un arrêt anticipé des hauts fourneaux, faute de combustible, empêche ensuite tout redémarrage (pour des raisons techniques et économiques).

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Samedi 12, le Parlement s’est donc réuni en urgence pour permettre au gouvernement d’assurer la continuité de la production de l’usine. Si Jingye en garde la propriété, la nouvelle loi permet au gouvernement de prendre la main sur le management et les opérations de l’usine, et de se charger du paiement des salaires et de l’achat des matières premières nécessaires pour faire tourner les hauts fourneaux. En cas de fermeture, les coûts induits pour le gouvernement auraient pu dépasser le milliard de livres, a justifié le secrétaire d'Etat au Trésor, James Murray, sur Sky News. A moyen terme, la question de trouver un éventuel repreneur ou de nationaliser le site – présenté comme crucial pour le pays pour sa capacité à produire de l’acier vierge, qui peut être de meilleure qualité que l’acier recyclé – reste ouverte. 

Qui sont Jingye et British Steel ?

Au Royaume-Uni, l’usine de Scunthorpe est un symbole. Tout d’abord, depuis la fermeture du haut fourneau de Port Talbot par Tata Steel, en septembre 2024, elle était la dernière du Royaume-Uni à pouvoir produire de l’acier primaire, à partir de minerai de fer et de charbon. Ensuite, le site est tributaire d’une longue histoire. L’industrie sidérurgique a débuté dans la région au milieu du XIXe siècle, alimentée par les mines de fer locales. Le secteur s’est progressivement consolidé, notamment au sein du géant British Steel Corporation. Après sa privatisation, l’usine est passée dans les mains de l’indien Tata Steel, puis du fonds d’investissement Greybull Capital. C’est ce dernier qui l’a vendu à Jingye en 2020.

De son côté, Jingye est un sidérurgiste chinois de taille moyenne, assez méconnu. Dans le classement de l’association industrielle Worldsteel, le groupe pointe au 23e rang des grands producteurs d’acier mondiaux, avec 14,5 millions de tonnes d’acier produites en 2023. Sur son site internet, Jingye détaille avoir cru via de multiples rachats, notamment en Chine, ces dix dernières années. En France, le conglomérat chinois n’était pas parvenu à racheter l’usine de rails d’Hayange, en Moselle, qui faisait pourtant partie de British Steel mais dont le gouvernement français de l’époque avait bloqué la vente, arguant de son caractère stratégique.

Peut-on comparer la situation du Royaume-Uni à celle de la France ?

Alors que toute l’industrie sidérurgique européenne sonne l’alarme, il est tentant de faire le parallèle avec la situation outre-Manche. Une partie des difficultés qui pèse sur British Steel – dont des investissements massifs à réaliser pour la décarbonation des hauts fourneaux et un contexte de surproduction mondiale d’acier – se retrouvent sans nul doute en France, et partout en Europe. Mais le Royaume-Uni ne fait pas partie de l’Europe et doit développer ses propres instruments de défense commerciale. Le Royaume-Uni fait par ailleurs face à des prix de l’électricité très élevés (66 livres sterling, soit environ 75 euros du mégawattheure, en 2024/2025), dénoncés comme 50% plus cher qu’en France par le lobby de l’acier britannique.

Reste que comme l’ont rappelé à de multiples reprises les géants du secteur, plusieurs aciéries intégrées tirent la langue sur le continent. «La vérité est que l'industrie européenne de l'acier n'a jamais été autant mise à l'épreuve, prise en tenaille par les coûts de la décarbonation et les retombées d'une grave surcapacité, en particulier en Chine, qui a entraîné une augmentation des importations. La production d'acier en Europe a chuté de près d'un tiers depuis la crise financière, et les emplois ont diminué d'un quart», rappelait Lakshmi Mittal, président exécutif d’ArcelorMittal, dans une tribune publiée par le Financial Times en décembre.

Le 19 mars, la Commission européenne, mobilisée sur le sujet, a présenté son plan d’action pour l’acier et les métaux. Renforçant immédiatement les quotas d'importations en vigueur, il a été bien accueilli par l’industrie sidérurgique. Mais la révision du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (jugé trop poreux) et l'amélioration des prix de l’énergie pour l’industrie européenne restent pour l'instant aux stade des grandes intentions. Les détails seront cruciaux. 

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