Total dégaine une stratégie de rupture multi-énergies

En dix ans, Total veut accroître sa production d’énergie de 3 millions de barils équivalent pétrole par jour à 4 Mbep/j. Cette augmentation proviendra pour moitié du gaz naturel liquide et pour moitié de l’électricité, principalement à partir de renouvelables.

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Le parc éolien de Lussac-les-Eglises (Haute-Vienne)
D’ici à 2025, Total disposera de 35GW de capacités brutes dans les énergies renouvelables.

Une chose agace le PDG de Total depuis des mois. Que le terme "pétrolier" soit toujours accolé au nom du groupe, alors qu’il vise une place dans le top 5 mondial des producteurs d’énergies renouvelables. Patrick Pouyanné n’a pourtant rien de mieux à proposer. Il n’aime pas celui d’"énergéticien", car "les gens ne comprennent pas ce que cela signifie".

Jusqu’à l’annonce de la nouvelle stratégie multi-énergies du groupe, le 30 septembre 2020, il n’avait toujours pas trouvé mieux que "la major pétrolière et gazière". Il a bien, dans une présentation, rebaptisé son groupe Total EnergieS, en insistant sur un "S" majuscule, pour faire passer son message sur le mix de produits du groupe qui va encore plus fortement basculer vers le gaz et l’électricité. D’aucuns y ont vu l’annonce d’un changement de nom. Il n’en est rien. "Total ne change pas de nom, c’est une marque forte", a recadré Patrick Pouyanné.

Baisse des ventes des produits pétroliers

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Si Total ne change pas de nom, le groupe annonce un virage stratégique vers les énergies bas carbone, tiré par le marché. L’augmentation de la demande d’énergie dans les pays émergents conjuguée à la lutte contre le changement climatique va entraîner une décroissance de la demande de pétrole autour de 2030, au profit du gaz et surtout de l’électricité. Sa part dans le mix mondial d’énergie primaire devrait passer de 20 % aujourd’hui à 30 % voire 40 % en 2050, selon les scénarios de Total. Pour la major française, cela se traduira par une baisse des ventes de produits pétroliers de 30 % d’ici à dix ans.

Ce qui ne signifie pas que Total va produire moins de pétrole et cesser d’investir dans l’exploration et la production. Durant la prochaine décennie, Total compte au contraire augmenter sa production d’énergie d’un tiers, en passant d’environ 3 à 4 millions de barils équivalent pétrole par jour (Mbep/j). Cette croissance proviendrait pour moitié du gaz naturel liquéfié (GNL), "qui va croître de 8 % par an", prévient Patrick Pouyanné, et pour moitié de l’électricité, principalement à partir de renouvelables. Total vise une production nette de 50 térawattheures (TWh) et des ventes de 80 TWh à 9 millions de clients d’ici à 2025. Il disposera alors de 35 gigawatts (GW) de capacités brutes installées avec l’ambition de construire 10 GW de plus par an au-delà. Ce qui lui permettrait d’atteindre près de 85 GW en 2030.

Les renouvelables, une priorité

Pour y parvenir, "il faut que l’on accélère, on ne peut plus attendre. Nous avons longtemps été obnubilés par SunPower [société américaine dans laquelle Total a pris une participation majoritaire en 2011 qui, à l’origine, fabriquait des panneaux photovoltaïques, NDLR], mais nous en sommes maintenant sortis", explique Patrick Pouyanné.

Avant d’annoncer que les renouvelables sont devenus une priorité et qu’il va investir 2 milliards de dollars par an dans la production d’électricité bas carbone jusqu’en 2025, contre 1,5 milliard aujourd’hui, puis 3 milliards par an jusqu’en 2030. Cela représentera alors plus de 20 % des investissements nets du groupe. Les électrons compteront alors pour 15 % des ventes du groupe, contre 50 % pour le gaz naturel et les gaz verts, dont l’hydrogène, et 35 % pour les carburants liquides, dont 5 % de biocarburants et carburants de synthèse. Les produits pétroliers représentaient 55 % des ventes en 2019.

La neutralité carbone en ligne de mire

Ce mix moins carboné sera indispensable pour atteindre l’objectif de neutralité carbone en 2050 annoncé en mai, sous la pression de ses parties prenantes. Mais, à la différence de ses principaux concurrents comme Shell et BP, Total ne compte pas se contenter de ramener à zéro émission nette ses scopes 1 et 2, c’est-à-dire ses opérations et ses consommations d’énergies partout dans le monde.

Le groupe vise également la neutralité carbone sur le scope 3, c’est-à-dire les émissions liées aux produits qu’il vend, en Europe, à l’horizon 2050, avec une étape à - 30 % en valeur absolue en 2030. Il a également annoncé vouloir réduire le niveau absolu des émissions mondiales de ses clients par rapport à 2015, mais sans objectif précis. Pour répondre à ce double défi de produire plus d’énergie mais moins carbonée, Patrick Pouyanné doit transformer Total en groupe multi-énergies.

Savoir-faire et compétences

Pour cela, il va s’appuyer sur les forces du groupe. "Nous avons besoin des revenus du pétrole pour investir dans les énergies renouvelables", rappelle Patrick Pouyanné. Il compte aussi s’appuyer sur le savoir-faire dans les grands projets offshore pour l’éolien en mer et flottant. Il lui faudra aussi compléter ses équipes. Contrairement à Shell, pas question de licencier. "Je n’ai pas 5 000 postes à supprimer. Total a besoin de tout le monde, c’est une entreprise bien gérée."

Au contraire, Patrick Pouyanné sait que les 400 personnes de sa filiale renouvelables Quadran ne vont pas suffire pour changer d’échelle. Si pour créer une nouvelle unité business pour les biogaz et les bioplastiques, il a dû recruter à l’extérieur, Patrick Pouyanné sait qu’il a devant lui un enjeu de transfert de compétences en interne. "L’idée de cette nouvelle stratégie est d’embarquer tout le monde." Signe d’une vraie rupture, avant les investisseurs, le PDG l’a présentée aux représentants syndicaux du groupe, pour travailler "en transparence" en leur demandant de lui "remonter les questions". C’était la première fois chez Total.

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