La Moselle va probablement devoir faire une croix sur la méga-usine de panneaux solaires de Rec Solar. Un représentant du groupe norvégien, basé à Singapour et racheté par le conglomérat indien Reliance au groupe ChemChina en octobre 2021, a déclaré à l'AFP que son projet d'implantation à Hambach était « suspendu ». Une information depuis confirmée par la communauté d'agglomération Sarreguemines Confluences. « Nous recherchons des aides de l'Union européenne et du gouvernement français, des aides financières principalement, a indiqué le responsable de l'entreprise. Nous leur avons fait savoir que dans les conditions actuelles, avec l'évolution des prix, la crise énergétique, il est difficile de faire avancer les choses ».
Cette annonce n'est pas si surprenante. Les premières craintes d'une révision à la baisse du projet étaient apparues en juillet dernier, lorsque celui-ci avait été présélectionné pour être subventionné par le fonds d’innovation de l’Union européenne. Cette bonne nouvelle en cachait en réalité une moins bonne. Alors que le groupe prévoyait à l'origine de produire 2 GW par an de cellules photovoltaïques, puis de les assembler en modules sur place (jusqu'à 9 millions de panneaux fabriqués chaque année à partir de 2025), la subvention ne portait plus, à la demande de l’industriel, que sur la seconde étape.
Contacté par L’Usine Nouvelle en septembre, le directeur exécutif pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique de Rec Solar, Cemil Seber, se montrait pourtant rassurant. Il soulignait que le projet – annoncé en 2020 mais dont la décision d’investissement finale se faisait toujours attendre – restait porté par le groupe : « sa taille et ses paramètres sont encore en cours de discussion avec l’ensemble des parties prenantes. »
Une difficile progression par étapes
Autrement dit : l’option de ne produire que des modules en France (en important des cellules) était envisagée, mais la décision n'avait visiblement pas encore été prise. En fonction des calculs et des arbitrages des parties prenantes au projet (soit Rec Solar, les investisseurs potentiels et l'Etat), les plans auraient pu encore changer pour inclure la production de cellules. Une construction par étapes, en commençant par les 2 GW d’assemblage modules présélectionnés pour être subventionnés par l’Union européenne, avant d’ajouter la fabrication de cellules, aurait été possible. Le montant des aides, non communiqué, devait atteindre plusieurs dizaines de millions d’euros puisque les 17 projets présélectionnés doivent se partager 1,8 milliard d’euros.

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Par email, Rec Solar assurait à L'Usine Nouvelle être « heureux d'avoir été présélectionné pour la subvention de l'Union européenne ». Considérant cette étape comme « une reconnaissance importante de la confiance de l'Union européenne dans les projets planifiés par Rec », le groupe sino-norvégien précisait que «l'attribution d'une subvention est une composante importante du financement de notre projet en France» et qu'il travaillait activement «sur l'ensemble des autres composants nécessaires pour faire de ce projet une réalité.»
Le groupe nous indiquait également que ces décisions stratégiques seraient arbitrées en fonction des opportunités de marchés et de financement, alors qu’« il y a énormément de support à la fabrication de produits photovoltaïques dans le monde et que l’Europe, à ce niveau là, n’est pas encore au point ». L’investissement initial était estimé 681 millions d’euros, pour 1 500 emplois créés.
Industrialiser des cellules à hétérojonction conçues au CEA
Si l'usine de Hambach était si stratégique, c'est aussi que Rec Solar prévoyait jusqu'alors d'y industrialiser la production de panneaux à haut rendement, dotés de cellules à hétérojonction. Une technologie issue des laboratoires du CEA-Ines, un laboratoire réunissant plus de 400 chercheurs à Chambéry (Savoie). A l’échelle industrielle, les rendements de ces cellules, composées d'un cœur de silicium cristallin enveloppé de couches de silicium amorphe (que développent aussi des industriels asiatiques comme Panasonic Sanyo, Kaneka et Tongwei ainsi que l'allemand Meyer Burger) atteignent entre 24 et 25% de rendement, contre 20-22% pour une cellule classique, en pur silicium cristallin. Le CEA-Ines, qui est l'un des rares laboratoires à maîtriser la technologie au niveau industriel, travaille aussi avec l’italien Enel, dont l’usine de production de cellules à hétérojonctions de 200 MW en Sicile doit passer à 3 GW d’ici 2024.
Les cellules, des carrés de silicium d’une quinzaine de millimètres de côté, servent à capter l’énergie solaire pour la transformer en électricité. Elles forment donc le cœur des dispositifs photovoltaïques. Produire des panneaux fait appel à des machines d'assemblage : il s'agit de mettre en série les cellules, de laminer les dispositifs photovoltaïques au sein de fours dédiés, puis de les envelopper de plaques de protection (du verre au-dessus et un cadre en aluminium en dessous).
Au contraire, la production de cellules inclut une multitude de procédés chimiques, qui servent à texturer les wafers de silicium ainsi qu'à y déposer les couches de matériaux actifs indispensables pour afficher de bons rendements. Ces étapes nécessitent des machines très coûteuses, et, en Europe, imposent au site de production une classification Seveso seuil haut, comme le prévoyait Rec Solar. Selon l'Agence international de l'énergie, en 2021, 97% de la production mondiale de cellules était localisée en Asie (dont 85% en Chine).
De multiples facteurs à prendre en compte
Alors que les projets d’usines photovoltaïques se multiplient à l’international pour suivre la croissance de la demande, le rachat en 2021 de Rec Solar par le groupe Reliance - l’un des plus grands conglomérats indiens, très présent dans l’énergie et qui a récemment massivement investi dans les renouvelables – l’a conduit à changer d’échelle et à multiplier rapidement les projets, rappelait en septembre un connaisseur du secteur. D’où un potentiel embouteillage dans les priorités stratégiques.
Autre potentiel facteur de ralentissement : la filière connaît des difficultés d’approvisionnement en machines de production en raison de la décision du suisse Meyer Burger, auparavant partenaire du CEA, de produire lui-même des cellules à hétérojonction et de se réserver l’usage de ses propres appareils depuis 2020. Mais d’autres fournisseurs de machines, comme ceux qui équipent les nouveaux projets d'usines enclenchés par Rec depuis son rachat par Reliance, pourraient prendre le relais.
Début 2022, sa première usine de panneaux solaires, à Singapour, a vu sa capacité doubler pour atteindre 1,2 GW. Côté projet à venir : Reliance prévoit une giga-usine de 10 GW à Jamnagar, en Inde. A titre de comparaison, l’ensemble des capacités photovoltaïques installées en France fin 2021 dépassait à peine les 13 GW, tandis que les nouvelles installations dans le monde en 2022 devraient, pour la première fois, dépasser la barre des 200 GW. Tout n'est cependant pas encore perdu pour la Moselle, puisque le président de la communauté d'agglomération Sarreguemines Confluences que plusieurs investisseurs sont sur les rangs pour reprendre les rênes d'un projet quasiment identique à celui de Rec Solar. La start-up Carbon, qui cherche un site pour fabriquer 5 GW de panneaux solaires chaque année dès 2025, pourrait se montrer intéressée.



