Décryptage

Quatre éléments à retenir de l’audition de la direction d’Atos au Sénat

Auditionnés au Sénat le 10 avril, le président du conseil d’administration et le directeur général d’Atos ont martelé leur confiance dans l’avenir du groupe et garanti la protection des activités sensibles, quelle que soit l’évolution de l’actionnariat de l’entreprise. Voici les quatre éléments à retenir des échanges entre la direction d’Atos et les sénateurs.

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Atos Bezons siège social
La direction d'Atos répond aux inquiètudes des Sénateurs

C'était une audition fleuve, de près de deux heures. Entendus par les commissions des Affaires économiques et des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat, le 10 avril, le duo à la tête d'Atos – Jean-Pierre Mustier, président du conseil d’administration, et Paul Saleh, directeur général – n'a été épargné d'aucune question.

Les sénateurs ont abordé les sujets d’inquiétudes des pouvoirs publics, alors que l’Etat s’est engagé dans le dossier en accordant au groupe en difficulté un prêt de 50 millions d’euros, en contrepartie d’un droit de regard sur la gouvernance et l’avenir des activités dites souveraines. Voici les quatre éléments clés à tirer de cet échange entre la direction d’Atos et les sénateurs.

Protection des activités sensibles

Pour Jean-Pierre Mustier, la question de la protection des activités souveraines est aujourd’hui réglée par «l’action de préférence» et les droits associés, conclus avec l’Etat. «Ces dispositions s’appliquent même après le remboursement du prêt de 50 millions d’euros, précise-t-il. Si l’actionnariat d’Atos venait à changer demain dans un sens jugé à risque, l’Etat pourrait les activer en exerçant son droit de rachat des activités souveraines. Nous nous engageons à garantir la protection des intérêts de l’Etat quelle que soit la solution de refinancement de la dette que nous retiendrons en juillet prochain dans le cadre de la procédure de réconciliation en cours.»

L’accord avec l’Etat porte sur la filiale Bull SA, qui regroupe l’essentiel des activités sensibles – notamment celles de cybersécurité et de calcul intensif – qui intéressent tout particulièrement les militaires. Mais elle ne comprend ni les activités d’Eviden dédiées à l’énergie (gestion de l’informatique et de la sécurité des centrales nucléaires), la santé ou encore les transports publics, ni les services d’infogérance fournis par la division Tech Foundations au ministère des Armées, aux administrations et à des entreprises de secteurs sensibles. Jean-Pierre Mustier a promis d’élargir le périmètre d’exercice de l’action de préférence de l’Etat pour y inclure ces activités, si l’Etat le demandait.

Le président du conseil d’administration a fait remarquer que l’intervention à ce stade de l’Etat pourrait n’être qu’une première étape, et qu'une deuxième étape pourrait être une participation minoritaire dans l'activité Big Data et Sécurité (BDS), comme c'est le cas chez Airbus ou Safran. «Mais il faudrait que cela se fasse dans des conditions de valorisation cohérentes avec le marché», prévient-il en citant la valeur de 1,8 milliard d'euros utilisée comme base de négociations dans le projet de vente de BDS à Airbus. Comprendre : Atos ne fera pas de cadeau à l’Etat au nom de la protection des intérêts nationaux.

Sortie de crise proche

Le duo à la tête d’Atos a martelé leur confiance dans l’avenir du groupe, la pérennité des emplois et la capacité de l'entreprise à servir ses clients et donné de l’espoir aux 95000 salariés dans le monde, dont 10000 en France, ainsi qu'aux clients et actionnaires, fatigués par quatre années de descente aux enfers. «La solution est proche, affirme Jean-Pierre Mustier. Il n’y a pas de procédure de réconciliation concernant un grand groupe qui n’ait pas abouti à une solution.»

Paul Saleh a rappelé que le problème d’Atos réside dans un endettement de près de 5 milliards d’euros, dont 2,75 milliards d’euros sont à rembourser au cours des 13 prochains mois, d’ici à mai 2025. Le but de la démarche de réconciliation est de réduire cet endettement de 2,4 milliards d’euros. En plus, le groupe a besoin de 1,2 milliard d’euros pour financer ses activités en 2024 et 2025, deux années où il continuera à bruler de la trésorerie... avant d'en générer à nouveau, à partir de 2026. 

Comment ces objectifs financiers seront-ils tenus ? «Cela dépendra des offres qui seront déposées par les actionnaires existants et des nouveaux investisseurs d’ici au 26 avril», répond Jean-Pierre Mustier. Parmi les nouveaux investisseurs figure David Layani, le fondateur et patron du cabinet de conseil Onepoint, qui est en train de bâtir un consortium pour prendre le contrôle d’Atos tout en préservant son intégrité. Si la composition du consortium – la présence ou non d'investisseurs étrangers – inquiète les sénateurs, Jean-Pierre Mustier s'est dit «content du rôle que David Layani veut jouer». Et d'ajouter : «Nous étudierons avec intérêt son plan quand il sera déposé. »

Groupe uni ou éclaté

La direction a été interrogée sur les chances de préserver l’intégrité d’Atos, en raison de l’intrication complexe des activités des deux divisions : Eviden, qui regroupe les activités dans le digital, la cybersécurité et le calcul intensif, et Tech Foundations, qui réunit celles dans l’infogérance et les services professionnels de numérique. «Le plan de refinancement proposé porte sur un groupe uni, souligne Jean-Pierre Mustier. Mais la solution n’est plus entre les mains du conseil d’administration. Ce sont les parties prenantes qui décideront comment organiser l’avenir. On ne sait pas ce que seront les propositions.».

La direction avait auparavant envisagé non seulement la vente de Tech Foundations et de l'activité big data et sécurité (BDS) mais aussi la cession d’au moins 400 millions d’euros d’autres actifs. Après l’échec des projets de vente de Tech Foundations à Daniel Kretinsky et de BDS à Airbus, elle ne parle plus de cessions d’actifs. Cela ne signifie pas que la question est définitivement écartée. Ce sera à l’actionnaire, qui aura demain le contrôle d’Atos, de décider s’il conserve l’intégrité du groupe ou s’il vend des actifs jugés non stratégiques. Avec le plan de David Layani, ce sera «One Atos». Avec Daniel Kretinsky, autre prétendant potentiel à la reprise d’Atos, le risque de démantèlement n’est pas écarté.

La direction continue à défendre le découpage du groupe en deux entités, Eviden et Tech Foundations, réalisé pourtant au départ dans la perspective de séparation de l’une ou la vente de l’autre. «Ces deux divisions ont des clients différents et suivent des dynamiques de marché distinctes, explique Paul Saleh. Pour des questions d’efficacité opérationnelle, nous aurions fait cette séparation aujourd’hui. Le groupe a tout intérêt à ce qu’elles continuent à fonctionner séparément.»

Impact social

Les sénateurs ont interpellé la direction sur l’impact social, non seulement du plan de transformation de Tech Foundations lancé en 2022, mais aussi sur le plan de refinancement de la dette et la possibilité d’un changement important de l’actionnariat. Paul Saleh estime que le plan de transformation de Tech Foundations – qui prévoit la suppression d’environ 7000 postes, principalement dans l’ancienne activité de services informatiques de Siemens en Allemagne – est aujourd’hui réalisé à 55%. L’effectif du groupe est tombé à environ 95000 personnes aujourd’hui, contre plus de 110000 il y a trois ans. Paul Saleh salue l’engagement et la fidélité des salariés. «Nous avons un taux de rétention des collaborateurs de 88%, contre 84% dans notre industrie, indique-t-il. Cela témoigne de l’attachement des salariés à l’entreprise. Nos collaborateurs constituent la plus grande force du groupe.»

Le plan de refinancement pourrait aussi avoir un impact sur la R&D et l’usine de production de supercalculateurs à Angers (Maine-et-Loire), s'inquiètent les sénateurs. «La mission du Conseil d'administration est de préserver l'intérêt social du groupe, assure Jean-Pierre Mustier. L'intérêt social, ce sont les employés, les clients, les créanciers et les actionnaires, dans cet ordre-là. Et donc c'est bien ainsi que nous souhaitons mener les travaux qui vont nous amener à recevoir des propositions d'apporteurs de capital, que ce soit des créanciers, des actionnaires et toute autre personne ou entité qui pourrait être intéressée par le groupe. Et nous allons dépouiller ces différentes propositions, essayer de trouver un accord qui va correspondre le mieux à la vision de soutenabilité des activités d'Atos que nous avons.»

Et qu’en est-il du risque de délocalisation pointé par les syndicats ? Pour Paul Saleh, Atos souffre de coûts plus élevés par rapport à ses concurrents, qui ont massivement investi dans l'offshore", c’est-à-dire la localisation d’activités dans des pays à faible coût de main d’œuvre comme l'Inde. «Atos a tous les atouts pour rester un acteur européen majeur des services du numérique, estime-t-il. Mais il conserve le gros de ses effectifs en Europe où les coûts de main-d'œuvre sont plus élevés, ce qui est un désavantage par rapport à la concurrence qui beaucoup misé sur l'offshore. Ceci explique les marges plus faibles d’Atos en comparaison d'entreprises comme Capgemini ou Accenture. Quand on parle de l'offshore, on pense à des pays lointains comme l’Inde ou le Mexique. Il faut parler de Bestshore qui comprend aussi des pays proches en Europe centrale et de l’Est comme la Pologne. C'est une alternative de développement pour Atos. La deuxième solution est de déployer en interne les solutions d'automatisation que nous proposons à nos clients. Nous avons des ingénieurs chevronnés en IA, dont nous pouvons profiter des compétences améliorer l'efficacité opérationnelle en interne.»

Concernat les jeux olympiques et paraolympiques de Paris, dont Atos gèrera l'informatique, Jean-Pierre Mustier promet que le groupe "délivrera et fera son travail de manière tout à fait normale" pour cet évènement sportif important. Dans ses discussions avec l'Etat, il a confié travailler principalement avec le CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle) et être en contact régulier avec Bercy et le secrétariat de l'Elysée.

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