Le clip dure trente secondes à peine. Suffisant pour montrer une colonne de tanks russes partir en fumée après qu’un drone a lâché un petit missile à guidage laser. Ces images de propagande, diffusées par le commandant en chef des forces armées d'Ukraine, Valeri Fedorovytch Zaloujny, ont largement fait le tour du Web. Et ont mis en avant ce qui est désormais une nouvelle donne militaire : le recours aux drones.
L’aéronef qui capture ces images, c’est le Bayraktar TB2. De fabrication turque, il est présenté ces derniers jours comme un véritable atout pour Kiev face à l’envahisseur russe, qui a jusqu’à présent semblé être tenu en échec sur le front aérien.
Le Bayraktar TB2 a déjà été utilisé sur plusieurs théâtres d'opérations, notamment en Irak, Syrie, Libye ou encore au Haut-Karabakh. Dans le conflit qui a opposé l’Arménie à l'Azerbaïdjan en novembre 2020, le recours des forces armées du président azéri Ilham Aliyev au drone turc a d’ailleurs été remarqué sur la scène internationale.
Des exemplaires ont également été vendus au Qatar et à la Pologne, qui en a récemment acquis 24. L’Ukraine en a pour sa part acheté pour la première fois en 2019 avec une commande de six drones, pour une valeur de 69 millions de dollars. Le pays dirigé par Volodymyr Zelensky en détiendrait à l’heure actuelle une vingtaine, même si quelques-uns ont été abattus par les forces russes.
Un drone de fabrication turque
Le Bayraktar TB2 est conçu par le constructeur turc Baykar, propriété de Selçuk Bayraktar, également gendre du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Fondée en 1986 comme sous-traitant automobile, l’entreprise s’est convertie en industriel de l’armement au cours des années 2000 et se présente désormais comme «la première société turque de drones et d'intelligence artificielle», employant 2 000 salariés.
La raison du succès du Bayraktar TB2 ? Son bon rapport qualité-prix. Pour un coût unitaire estimé à 5 millions de dollars, ce drone, opérationnel depuis 2014 dans les forces turques, la police et la gendarmerie, présente d'indéniables qualités. Avec son envergure de douze mètres, l’engin de 650 kg peut voler pendant 27 heures à une vitesse de 222 km/h. S’il possède une avionique triplée et peut transporter jusqu'à quatre munitions guidées par laser, il est néanmoins limité par sa charge utile de seulement 150 kg. Ce qui ne l'empêche pas de frapper des cibles fixes ou mobiles distantes d’une dizaine de kilomètres.
Mais l'appareil a aussi ses défauts. «Les drones de la génération actuelle, comme le Bayraktar TB2 sont lents, de grande taille, volent à basse altitude et sont radiocommandés, ce qui en fait des cibles comparativement faciles pour les systèmes de défense aérienne et les capacités de guerre électronique plus sophistiqués et à plusieurs niveaux»,analyse dans une publication Lauren Kahn, spécialiste des questions de défense chargée de recherche au Council on Foreign Relations (CFR). Il n’empêche, le drone turc reste performant selon Jean-Jacques Patry, chargé de mission à la Fondation pour la recherche stratégique, qui écrivait en avril 2021 que «pour une demi-douzaine de drones abattus, le bilan des véhicules et plates-formes lourdes détruits dépasserait la centaine».
Efficace et peu coûteux
Malgré des performances moyennes sur le papier, le Bayraktar TB2 s’en tirerait donc plutôt bien une fois dans les airs. L’argent restant le nerf de la guerre pour les Etats, c’est sans doute ce qui permet au Bayraktar de défier la concurrence, israélienne comme états-unienne. Il faut dire que le drone de Baykar est beaucoup moins cher que son équivalent américain, le MQ9 Reaper («faucheuse», en anglais). Un rapport d’information du Sénat publié en juin 2021 estimait que le «Bayraktar TB2, certes moins performant, coûterait dix fois moins cher qu’un MQ9 Reaper», leader incontesté du marché développé par General Atomics.
Ce qui distingue ces drones, selon les experts, est avant tout l’usage qui est fait. Toujours selon le rapport sénatorial, si «leur faible coût facilite leur engagement, le risque de perte étant assumé, il s'agit aussi d’une logique où la quantité l’emporte sur la qualité». En clair, faire mal à l’adversaire quitte à manquer de précision et de vitesse. Cela semble vraisemblablement être l’objectif ukrainien. D’ailleurs, les Etats-Unis de Joe Biden pourraient prochainement annoncer la livraison prochaine à l’Ukraine non pas de MQ9 Reaper mais de Switchblades, des drones parfois qualifiés de «kamikazes» car ils peuvent exploser sur leurs cibles.
Et l'Europe, dans tout ça ? Les vingt-sept se fournissent actuellement en appareils américains et israéliens mais sont bien décidés à sortir de cette dépendance et à développer leur propre drone, à l'heure où la notion d'autonomie stratégique rythme l'agenda européen. Une étape majeure vient d'ailleurs d'être franchie fin février après que la France, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie ont signé un contrat avec trois industriels pour lancer l'Eurodrone, le programme de drone européen après plusieurs années de difficiles négociations. Selon le calendrier initial, le premier vol de l'Eurodrone est prévu en 2026 et les premières livraisons devraient intervenir en 2029.



