À Cannes (Alpes-Maritimes), des drapeaux orange, rouge, et blanc, accrochés aux façades des bâtiments, donnent à l’usine de Thales Alenia Space un air de fête. Il y en a même sur la passerelle qui enjambe la voie ferrée et qui permet aux salariés de passer d’une partie à l’autre de l’usine. N’y voyez rien de festif, au contraire, ils rappellent aux salariés les temps difficiles qui s’annoncent.
Avec les tracts collés aux portes des différents bâtiments, il s’agit des derniers stigmates visibles du rassemblement des salariés de Thales Alenia Space du 17 septembre à l’appel de l’intersyndicale. Mardi dernier après l’heure du déjeuner, les syndicats CFDT, CFE-CGC, CGT et FO avaient convié les salariés devant le restaurant à participer à une réunion d’information concernant le plan de 1237 suppressions de postes au niveau du groupe. «Malgré la tempête et la pluie ce jour-là et le télétravail, environ 500 salariés ont répondu à notre appel à Cannes. À Toulouse (autre site majeur de Thales Alenia Space), ils étaient approximativement 800 à être mobilisés», estime Catherine Massines syndicaliste FO et représentante de l’intersyndicale.
Une forte charge jusqu'en 2026
Sur ses deux établissements majeurs à Cannes et Toulouse, la France paye un lourd tribut avec 980 suppressions de postes pour un effectif de 4500 salariés. La direction justifie son plan par l’écroulement du marché des satellites de télécommunications ainsi que par les difficultés rencontrées sur certains programmes de satellites de nouvelle génération.
À Cannes, là où sont assemblés et testés les satellites, 330 suppressions de postes sont prévues. Et à Toulouse, là où sont réalisés les instruments des satellites, c’est quasiment le double, soit 650 postes. La direction a indiqué que ces suppressions de postes n’entraineraient pas de licenciements secs grâce à un important dispositif de mobilité au sein du groupe Thales et aux départs naturels (retraite, reconversion…). L’intersyndicale conteste l’ampleur de ce plan d’adaptation. «On partage le diagnostic, mais pas l’application du remède. La direction ne justifie pas pourquoi il faut supprimer 1000 postes. Ils veulent trancher dans le vif pour des raisons économiques et financières», déplore Catherine Massines.
Le premier volet du plan de gestion active de l’emploi qui prévoit 317 suppressions a été validé par les représentants du personnel et mis en place. Pour aller au-delà, ça coince. «On risque de perdre des compétences critiques comme celles des opticiens et aussi des compétences managériales pour les programmes», alerte la syndicaliste.
Des compétences pointues difficiles à recycler
Dans l’usine de Cannes, certains salariés s’interrogent aussi sur le calendrier du plan d’adaptation. Le site ne manque pas d’activité dans l’immédiat. Les opérateurs et techniciens viennent de finir d’assembler le satellite Sentinelle 1C pour le compte de l’agence spatiale européenne et qui partira bientôt pour Kourou. Dans la salle de mise au point des instruments optiques, le spectromètre du satellite CO2M qui va mesurer pour la première fois les émissions CO2 émises par l’homme avec une précision inégalée, est en pleine intégration.
Surtout, l’usine a attaqué la réalisation des satellites de la nouvelle gamme Space Inspire, des satellites de télécommunications de nouvelle génération. «Nous avons de la charge pour les deux années qui viennent», explique l’un des cadres de l’usine. Par ailleurs, il se montre dubitatif sur la possibilité de transférer des salariés de l’usine vers les centres d’ingénierie généralistes du groupe Thales tant leurs compétences sont spécifiques à l’univers des satellites.
Les syndicats dénoncent la précipitation de la direction qui veut boucler son plan d’ici fin 2025. «Thales Alenia Space possède un gros carnet de commandes à honorer avec une forte charge jusqu’à fin 2026», rappelle dans son communiqué de presse l’intersyndicale. Les premiers panneaux des satellites Space Inspire commencent seulement à être réalisés. Au total, Thales Alenia Space a vendu sept satellites de ce type auprès de différents opérateurs de télécommunications.
Éviter le scénario noir
Au sein du comité social économique central de la filiale française, les représentants des salariés et les syndicats, aidés par un cabinet d’experts économiques, ont transmis fin mai un rapport aux directions de Thales Alenia Space et du groupe Thales avec des propositions. «Ce rapport montre qu’il y a des solutions pour s’en sortir», explique Catherine Massines de FO.
Les syndicats attendent également des précisions sur le plan stratégique de la direction pour son activité de satellites de télécommunications. Ils ne contestent pas qu’il faut s’adapter à la nouvelle donne sur le marché classique des satellites géostationnaires télécoms qui a été divisé par deux. Les fabricants traditionnels comme Thales Alenia Space ou Airbus Defence and Space doivent en plus faire face à la nouvelle concurrence venue des constellations comme celle de Starlink de Space X et bientôt celle Kuiper du groupe Amazon.
À Cannes, une inquiétude peut en cacher une autre. Les syndicats craignent que les difficultés actuelles pourraient favoriser un scénario noir jusqu’ici souvent évoqué, mais jamais réalisé : une fusion entre les activités satellites d’Airbus Defence and Space détenus par l’avionneur Airbus et celles de Thales Alenia Space, filiale commune de Thales et de l’Italien Leonardo. Les entreprises actionnaires reconnaissent avoir engagé des discussions pour un éventuel rapprochement de ces activités totalement concurrentes et reposant sur des outils industriels similaires. Si elles aboutissaient, les syndicats craignent des conséquences sociales extrêmement lourdes à la fois pour Cannes et Toulouse.



