La course à la souveraineté dans les puces bat son plein avec des plans massifs de soutien à la production dans ce secteur stratégique aux Etats-Unis, dans l’Union européenne, au Japon… et même en Inde. Partout, l’objectif est de sécuriser les approvisionnements en réduisant la dépendance vis-à-vis de Taïwan et de la Corée du Sud, deux pays sur lesquels reposent des risques géopolitiques majeurs.
Au cours des trois dernières années, l’industrie des semi-conducteurs a connu une effervescence exceptionnelle avec une envolée de la demande, une hausse des prix et un gonflement des stocks. La pénurie, qui en a résulté, a marqué les esprits et mis en évidence le rôle stratégique de ces composants au cœur de tous les équipements modernes, des smartphones aux systèmes d’armes, en passant par les voitures, les avions ou les appareils médicaux. Tout cela dans un contexte d’intensification de la guerre technologique entre les Etats-Unis et la Chine.
Le Chips Act américain déjà en application
Les Etats-Unis ont débuté, fin février, la mise en place concrète de leur plan Chips Act avec l’ouverture d’un guichet de recueil des demandes de subventions. Ce plan prévoit la distribution de 52 milliards de dollars en soutien à la production et la recherche dans les semi-conducteurs sur le sol américain: 29 milliards de dollars pour les technologies avancées, 10 milliards de dollars pour les technologies matures et 13 milliards de dollars pour la R&D et l’écosystème associé de semi-conducteurs (matériaux, gaz, logiciels de CAO, équipements de production…).
La mondialisation a conduit à une forme de spécialisation : les Etats-Unis dans la conception de circuits logiques complexes comme les microprocesseurs, l’Europe dans les composants relevant de l’approche "More than Moore" comme les Mems, les capteurs ou les composants de puissance, la Corée du Sud dans les mémoires, Taïwan dans les services de fonderie et d’encapsulation, etc. Cette évolution se traduit par une concentration de plus de 70% de la production en Asie avec un monopole de deux pays dans les technologies avancées (7 nanomètres et moins) : la Corée du Sud et Taiwan.
Rééquilibrage de chaîne logistique
L’objectif des plans américain, européen ou japonais est de réduire cette dépendance en relocalisant la production. Pat Gelsinger, le patron d’Intel, champion américain des puces, plaide pour un rééquilibrage de la chaîne logistique en portant le poids des Etats-Unis et de l’Europe dans la production mondiale de puces à 50% (30% aux Etats-Unis et 20% en Europe), contre 21% aujourd’hui (12% pour les Etats-Unis et 9% pour l’Europe) selon le rapport du BCG réalisé pour le compte de la SIA, l’association de l’industrie de semi-conducteurs. L'objectif de la Commission européenne est d'ailleurs d'atteindre 20% en 2030.
Pour Sravan Kundojjala, analyste au cabinet Strategy Analytics, cet objectif est louable. «Mais bien qu’elle soit nécessaire, la régionalisation de la chaîne d'approvisionnement aura inévitablement un surcoût, prévient-il dans un blog. Avec leurs plans Chips Act, les États-Unis et l'Europe proposent de le compenser par des subventions. Mais cela ne suffira pas à combler complètement l'écart.»
Un surcoût de 80 % par rapport à Taïwan
Selon TSMC, le coût de construction et d’installation d’une mégafab aux Etats-Unis, comme celle que le groupe taïwanais est en train de créer à Phoenix (Arizona) pour un investissement de 40 milliards de dollars, revient jusqu’à cinq fois plus cher qu’à Taïwan. Sachant que l’investissement se répartit à 20 % pour la construction et à 80% pour l’équipement, Sravan Kundojjala estime lui le surcoût global de la prochaine mégafab de TSMC aux Etats-Unis à 80 % par rapport à la même usine à Taïwan. Ce surcoût sera compensé par les subventions obtenues dans le cadre du Chips Act. Mais le compte n’y sera pas.
«La régionalisation des chaînes d'approvisionnement affectera à la hausse les prix des puces, prévoit-il. Bien que les subventions gouvernementales puissent aider des entreprises comme TSMC, nous constatons toujours un écart dans leur structure de coûts. En conséquence, ces coûts seront répercutés sur des clients comme Qualcomm, AMD ou Nvidia, ce qui entraînera des augmentations structurelles des prix. »
Les clients majeurs de TSMC, comme Apple, AMD ou Nvidia, applaudissent le projet de mégafab du fondeur taïwanais aux Etats-Unis. Ils y voient le moyen de sécuriser leurs approvisionnements et d'éviter des goulets d'étranglement comme ceux vécus pendant la pénurie des trois dernières années. Qualcomm, par exemple, veut porter la part de sa production réalisée (via des fondeurs de puces car la société est fabless) aux Etats-Unis à 50% dans cinq ans, contre seulement 20 % aujourd'hui.
Des doutes sur la capacité à changer beaucoup les choses
L’analyste de Strategy Analytics salue les plans Chips Act comme des initiatives utiles mais ne les voit pas en mesure de résoudre entièrement le problème actuel, qui est de bâtir des chaînes d'approvisionnement résilientes. Le Chips Act américain conditionne l’attribution de subvention à l’engagement de ne pas investir en Chine pendant au moins 10 ans. «Compte tenu de sa forte intensité d’investissement, l'industrie des semi-conducteurs a régulièrement besoin de subventions et de crédits d'impôt pour continuer à investir, rappelle-t-il. Il est donc peu probable qu’un plan comme le Chips Act puisse à lui seul faire bouger beaucoup les choses. Mais cela créera probablement une plate-forme d’action à long terme.»
L’industrie des semi-conducteurs s’appuie sur un écosystème complexe avec plusieurs points de vulnérabilité tout au long de la chaîne de valeur, des matériaux jusqu’à l’encapsulation des composants, en passant par les logiciels de conception, les équipements de production ou encore les services de fonderie. C’est particulièrement vrai dans les technologies avancées de production, l’apanage aujourd’hui de la Corée du Sud et Taïwan. Selon Sravan Kundojjala, il serait illusoire de vouloir construire le même écosystème à coup de subventions ponctuelles.



