Pas (encore) de tension sur les conditionnements de vaccins, mais sur des plastiques à usage médical

Malgré l'alerte de la ministre en charge de l’Industrie Agnès Pannier-Runacher le 3 mars, les producteurs de vaccins en France interrogés par L'Usine Nouvelle ne souffrent pas de tensions sur leurs approvisionnements pour le conditionnement des vaccins, même si des risques ne sont pas à exclure. En revanche, les tensions sont réelles sur les plastiques, comme le polypropylène, pour les consommables utilisés dans la lutte contre le SARS-CoV-2.

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Eurofins Biomnis à Ivry
Avec la crise sanitaire, la consommation de plastiques à usage médical et biologique, comme pour les analyses de tests chez Eurofins Biomnis à Evry (photo), à bondi en Europe.

Le ton était alarmiste. Lors d’une audition avec des députés le 3 mars, Agnès Pannier-Runacher, ministre en charge de l’Industrie, a évoqué des "goulots d'étranglement en termes de fourniture de cuves, de fourniture de bouchons, de fourniture de flacons, de fourniture de capsules"  pour les producteurs de vaccins en France. Ajoutant qu’il y aurait des "goulots d'étranglement en termes de disponibilité des experts qui sont capables de déployer ces chaînes de production". Pour l'instant, il n’y aurait "pas non plus péril en la demeure, tempère-t-on au cabinet de la ministre. L’enjeu c’est d’éviter le moindre grain de sable qui viendrait gripper la machine dans un contexte de montée en capacités de production".

Risque potentiel

Sur le terrain, quatre industriels sont aujourd’hui concernés par les productions de vaccins anti-Covid. Delpharm n’a pas répondu aux sollicitations de l’Usine Nouvelle sur ce sujet. Mais ni Fareva, qui prévoit de conditionner le vaccin de CureVac, ni Recipharm qui est chargé de conditionner des doses du vaccin de Moderna, ne signalent de problème. Ni sur les approvisionnements en produits pour conditionner, ni sur le recrutement pour ces nouvelles productions. Pas plus que Sanofi, même avec son nouvel engagement de production pour le compte de Johnson & Johnson, "car nous avons anticipé", assure un porte-parole.

Jean-François Hilaire, vice-président exécutif de Recipharm, estime néanmoins que les propos de la ministre ont le "mérite d’alerter sur un possible risque. Quand vous avez des capacités mondiales de production de 5 milliards de doses de vaccins et que vous voulez les porter à 15 milliards presque du jour au lendemain, le risque est évident".

A ce jour, ni l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), ni la Direction générale de la Santé (DGS) n’ont émis d’alerte relative à des tensions sur ces produits indispensables au conditionnement de vaccins, comme les flacons ou les bouchons. Ni Les Entreprises du Médicament (Leem), réunissant les producteurs pharmaceutiques en France, ni le Syndicat national de l’industrie des technologies médicales (Snitem), qui regroupe le secteur des dispositifs médicaux, n’ont enregistré auprès de leurs adhérents de tensions sur ce sujet propre aux vaccins.

Pénurie mondiale de polypropylène

Pour d’autres produits à usage médical, la situation semble plus tendue. Le 16 février, à l’Assemblée nationale, Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, soulignait "un vrai problème de fond : la pénurie mondiale de polypropylène, cette structure en plastique que l’ensemble de la planète recherche pour produire des petits cônes indispensables aux tests PCR. Nous disposons de deux semaines de stock dans le secteur public, de deux mois dans le secteur privé. La direction générale des entreprises, la DGE, est mobilisée depuis des semaines pour lancer la production, en impression 3D, au sein d’entreprises françaises et passer des commandes à l’étranger de ces précieux cônes dont nous avons effectivement besoin".

Explosion de la demande en plastiques dans le médical

Mais ces cônes ne sont sans doute pas les seuls consommables sous la menace de tensions. Avec la crise sanitaire, la demande en plastiques a explosé dans le secteur médical pour des produits à courte durée, jetables, et consommés en très grand nombre comme les blouses, les masques sanitaires et les consommables de laboratoire pour les prélèvements mais aussi pour les analyses de tests. Mi-février, l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) a lancé une première véritable alarme sur la pénurie de produits plastiques à usage biologique.

Fortes tensions sur les plastiques

Au-delà du marché de la santé, toute la plasturgie est aux abois et dénonce des situations de fortes tensions sur certains marchés plastiques en Europe et dans le monde. En amont de la chaîne, de multiples déclarations de force majeure par des producteurs de polyoléfines (principalement polyéthylène et polypropylène) et de PVC, des résines plastiques aux multiples usages, ont nettement tendu le marché. La fédération des Convertisseurs européens de plastiques (EUPC), née en 2015 des conséquences de la dernière grande crise entre les producteurs de matières plastiques et les plasturgistes, a lancé une alarme dès la fin janvier en Europe. Suivie en février par Polyvia, la fédération des transformateurs de polymères en France.

En aval de la chaîne, les plasturgistes décrivent des reports de commandes, voire des annulations de livraison de matières premières, et des hausses de prix, qui les pénalisent à la fois sur leurs marges mais aussi sur leurs capacités à livrer leurs clients.

Le silence de l'amont

En amont de cette chaîne, les producteurs de matières premières se montrent particulièrement silencieux sur ce sujet. Plastics Europe est muet. Petrochemicals Europe n’a pas non plus dévoilé d’explications. Et parmi les pétrochimistes, personne ne commente publiquement. Seule une source industrielle, mais sous couvert d’anonymat, reconnaît que le marché du polypropylène est particulièrement tendu. Trois raisons sont avancées. D’abord, la demande en polypropylène s’est nettement renforcée dès le deuxième trimestre 2020 avec les besoins des secteurs du médical et de l’emballage. Et l’automobile a accru cette demande avec sa reprise au troisième trimestre.

Importations en baisse depuis l'Asie et l'Amérique du Nord

Deuxièmement, les importations de polypropylène ont nettement faibli depuis deux régions majeures pour les besoins européens. D’une part en Asie, où la croissance et l’industrie sont reparties bien plus vite et plus fort, captant une partie des volumes prévus pour l’export. D’autre part aux Etats-Unis, et plus précisément dans le Golfe du Mexique, l’épicentre nord-américain de la pétrochimie, où se sont succédé cyclones en fin d’été puis vague de froid inédite en début d’année, grippant les productions.

En conséquence, les producteurs de polypropylène en Europe ont donc fait tourner leurs unités à plein régime, repoussant les traditionnels arrêts de maintenance, habituellement programmés au printemps ou à la fin de l’été. Mais ces unités ne peuvent décaler à l’infini ces opérations de maintenance, pour des questions réglementaires et de sécurité. D’où ces forces majeures qui s’accumulent ces dernières semaines. C'est, en partie, ce que dénonce la plasturgie qui espère une clarification des motifs de force majeure, un joker qui délie les fournisseurs de leurs obligations de livraison et en reporte l'impact (pertes de chiffre d'affaires et responsabilité devant les clients) sur l'aval de la chaîne. Mais au-delà de cette polémique, les ruptures d'approvisionnements font peser une menace profonde sur les produits en plastique en Europe pour de multiples secteurs. Notamment celui du médical, où le matériau est en première ligne face à la pandémie.

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