Entretien

«Nous visons cinq vaccins dans les cinq ans» contre le VIH ou le Covid-19, annoncent les fondateurs de la biotech Linkinvax

Jeune société française de biotechnologie, Linkinvax développe des vaccins à partir de travaux de l’Institut de recherche vaccinale (VRI). L'Inserm vient de lui accorder une licence mondiale exclusive. Linkinvax utilise une plateforme innovante basée sur un anticorps monoclonal ciblant les cellules dendritiques, cœur du système immunitaire. Rencontre avec ses fondateurs, André-Jacques Auberton-Hervé, président et PDG mais aussi fondateur de Soitec, et Yves Lévy, vice-président et directeur médical, aussi immunologiste et directeur du VRI.

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Linkinvax
A gauche, Yves Lévy, vice-président et directeur médical et à droite André-Jacques Auberton-Hervé, président et PDG de Linkinvax.

L'Usine Nouvelle. - Linkinvax a annoncé jeudi 10 février une levée de fonds d’amorçage de 4,35 millions d’euros. Vous aviez aussi obtenu des fonds de Bpifrance. De combien disposez-vous et quels sont les besoins de Linkinvax ?

André-Jacques Auberton-Hervé. - Il y a eu deux parties. La première provient du Programme d’investissements d’avenir (PIA) dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. Nous avions postulé en décembre 2020, un mois après la création de Linkinvax - qui est un spin-off du laboratoire d'excellence Institut de recherche vaccinale (VRI) - et avons obtenu 31 millions d’euros de Bpifrance en août 2021, sous forme d’avances remboursables et de subventions.

Aujourd’hui, ces 4,35 millions d’euros supplémentaires levés auprès d’investisseurs privés en Europe et aux Etats-Unis ne concernent pas que le Covid-19, mais l’ensemble de notre plan de développement. L’ambition de Linkinvax est de porter en phase clinique plusieurs vaccins contre plusieurs pathogènes dans le cadre d’une plateforme technologique très innovante ciblant les cellules dendritiques. Un vaccin, c’est un programme de 30 à 35 millions d’euros en moyenne, sur deux ans. Nous ciblons cinq produits dans les cinq ans, cela donne une idée des montants à lever.

Linkinvax cible des vaccins contre le VIH, le SARS-COV2 et contre les cancers à papillomavirus. Pouvez-vous détailler ?

André-Jacques Auberton-Hervé. - Le programme VIH est à l’origine du VRI, créé en 2011, et de la technologie développée. Nous avons deux projets de vaccins, l’un prophylactique, donc en prévention, et l’autre thérapeutique, pour éliminer le réservoir de virus dans les ganglions et améliorer la qualité de vie des personnes sous trithérapie. Nous avons ensuite le programme coronavirus, avec un vaccin de rappel et un autre pan-coronavirus, le programme contre les cancers liés aux papillomavirus, et le petit dernier, qui interviendra dans les cinq ans, contre les infections à chlamydia, qui est un très gros enjeu de santé publique.

Quel est le calendrier envisagé pour tous ces programmes?

Yves Lévy. - Notre vaccin prophylactique contre le VIH est entré en phase I/II d’essais cliniques depuis mai 2021, sur une cohorte d’environ 70 personnes. Il s’agit d’un essai classique de définition de la dose pour évaluer la tolérance et l’innocuité. Là, c’est pour prévenir l’infection. L’objectif est de le développer aussi en l’associant à un autre vaccin à ADN développé par la Fondation Eurovacc financée par la Commission européenne et la fondation Bill & Melinda Gates.

Le VIH, c’est l’Everest des vaccins. La combinaison d’un vaccin ADN et d’un autre, protéique, est une voie à explorer pour aller plus loin que les traitements existants. Nous avons aussi un vaccin thérapeutique en développement. L’idée est de stimuler la réponse immunitaire pour éliminer le virus dans les réservoirs persistants. Nous avons des lots cliniques en cours de production, et envisageons des essais cliniques à partir de 2023 pour cette approche thérapeutique.

Au cours des 15 dernières années, trois coronavirus sont passés chez l’Homme. L’objectif est d’étendre les réponses contre l’ensemble des variants et des coronavirus.

—  Yves Lévy

Et pour le programme Covid ?

Yves Lévy - Nous avons deux vaccins en production pour les lots cliniques en France et en Suisse. Le premier devrait entrer en essais cliniques avant la fin de l’année. Il est destiné à une vaccination de rappel, pour diversifier les outils de rappel, car avec le SARS-CoV-2, il faudra se refaire vacciner régulièrement. Les propriétés de notre vaccin laissent à penser, selon les résultats obtenus sur des singes et des souris, qu’il sera capable d’induire des réponses immunitaires à plus long terme. Le second vaccin sera à spectre beaucoup plus large, destiné à se protéger contre l’ensemble des coronavirus.

Au cours des 15 dernières années, trois coronavirus sont passés chez l’Homme. L’objectif est d’étendre les réponses contre l’ensemble des variants et des coronavirus. Tous nos vaccins utilisent le même véhicule, un anticorps monoclonal qui cible les cellules dendritiques. La différence est ce qu’on accroche à cet anticorps. Les vaccins ARNm ciblent la protéine Spike. Nous, par une approche bio-informatique, nous sélectionnons des régions moins susceptibles de muter et d'échapper au système immunitaire. Nous avons choisi d’autres fragments de protéine que l’on retrouve dans 100% des coronavirus, quels que soient les variants. Ce vaccin Covid de seconde génération devra être plus universel. Nous visons une entrée en développement clinique au second semestre 2023.

Et pour les deux autres programmes ?

Yves Lévy. - Il y a d’abord celui contre les papillomavirus, responsables de certains cancers de la tête et du cou, des ganglions, et du col de l’utérus. Notre vaccin n’est pas préventif, comme celui préconisé chez les adolescents avant les premiers rapports sexuels pour prévenir les infections. Il s’agit d’un vaccin thérapeutique qui cible des fragments de ce virus et est capable, comme observé en pré-clinique, de détruire des tumeurs. Nous avons produit un lot clinique aux Etats-Unis, pour mener des essais au troisième trimestre de 2022 en France, à l’institut Gustave Roussy.

Pour le programme Chlamydia, qui est la première cause d’infertilité chez la femme et de complications génitales, avec une maladie asymptomatique et sexuellement transmissible, nous avons un vaccin dont nous pensons qu’il peut induire des anticorps et des cellules tueuses de cette bactérie. Là, c’est une bactérie, pas un virus, ce qui prouve la flexibilité de notre plateforme. Il s’agira d’une stratégie préventive.

A quelle échéance envisagez-vous des mises sur le marché ?

Yves Lévy – Pour le vaccin Covid, cela peut aller extrêmement vite, si l'on prouve que c’est un bon rappel. Une injection dans un modèle singe convalescent a prouvé une montée significative des anticorps neutralisants, et même cross-neutralisants, et donc reconnaissant les variants et protégeant les singes ré-exposés au virus. Il s'agira d'un vaccin de rappel, que nous espérons disponibles d'ici l'an prochain.

Les cellules dendritiques sont les drones de notre système immunitaire. Ce sont elles qui expliquent au système comment se défendre.

—  André-Jacques Auberton-Hervé

Votre technologie est assez particulière. Comment la décririez-vous simplement ?

André-Jacques Auberton-Hervé. - Les cellules dendritiques sont les drones de notre système immunitaire. Ce sont elles qui expliquent au système comment se défendre. Avec notre anticorps monoclonal, auquel est attaché un antigène, on cible directement ces cellules dendritiques qui ne vont pas devoir attendre de repérer l’intrus dans le corps pour agir.

Yves Lévy. - Pendant longtemps, les vaccinologues ne savaient pas exactement ce qu'il se passait entre l’injection d’un vaccin et l’apparition d’anticorps, mais avaient repéré une sorte de boîte noire. En fait il s’agit des cellules dendritiques. Elles sont capables de capter le vaccin, de le disséquer, de faire une cartographie lisible par le système immunitaire et d’induire une réponse adaptée. Par ailleurs, notre vaccin a la capacité de stimuler directement ces cellules. Il est injecté en sous-cutané, sous la peau où patrouillent les cellules dendritiques. Ce procédé permet d’aller plus vite pour obtenir une réponse immunitaire et nécessite une dose plus faible à injecter.

La plateforme pourrait-elle s’appliquer à d’autres cibles ?

Yves Lévy. - Oui, elle est totalement adaptable.

Linkinvax est-il le seul acteur sur ce type de technologie ?

André-Jacques Auberton-Hervé. - Non, d’autres équipes travaillent sur des anticorps ciblant les cellules dendritiques, mais nous sommes les plus avancés. Nous sommes les premiers à l’avoir utilisé chez l’humain. Nous estimons avoir huit ans d’avance, grâce à plus de dix ans de développement au VRI et 13 familles de brevets. Il fallait sortir cette technologie des laboratoires de l’Inserm et l’amener sur le marché, c’est un nouvel outil contre les pandémies ou d’autres grands problèmes mondiaux de santé publique.

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