“Notre vie étudiante s’est achevée l’an dernier et on ne sait pas si elle reprendra un jour”, s'inquiètent les élèves ingénieurs

Forcés de suivre la majorité de leurs cours par visioconférence depuis presque un an, coupés de leurs liens sociaux et en proie à la fracture numérique, les élèves ingénieurs fatiguent. Et l'horizon ne s’éclaircit pas.

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Centrale Supelec campus étudiants
Centrale Supelec campus étudiants

“Regarde, encore aujourd’hui, certains ne trouvent pas où se déroule le cours.” Marin nous tend son téléphone, sur lequel s’affiche un SMS d’un camarade de promotion. L’horloge affiche 8h15 ce mercredi matin. L’heure du rendez-vous virtuel fixé par leur professeur sur la plateforme Microsoft Teams. Au programme : 4 heures de cours autour du management. Sur les 80 élèves de 4e année de l’ENSGSI, école d’ingénieur située à Nancy, 55 sont connectés, dont Marin.

Au fil des semaines à suivre des cours derrière son écran, l’étudiant d’origine normande s’est aménagé une sommaire zone de travail dans son appartement nancéen de 25m2 : un bureau en bois, des fiches de cours punaisées au mur et un tableau blanc sur lequel il note ses futures échéances. Consciencieux, Marin ne cache pas sa lassitude après des mois de visioconférence. “J’ai de plus en plus de mal à me concentrer. C’est pour ça que j’ai changé ma routine : je prends ma douche le matin plutôt que le soir et je fais une séance de sport pour être en forme.”

Un lien social qui s’effiloche

L’emploi du temps de la semaine est chargé : trois journées débutent à 8h15 et trois autres s’achèvent à 17h45. Avec le couvre-feu, cela fait peu de temps libre ou pour faire ses courses. “J'ai la sensation que mes journées se résument à écouter les cours et être sur Netflix. Notre vie étudiante s’est achevée l’an dernier, et on ne sait pas si elle reprendra un jour”, soupire-t-il. Un avis partagé par Fiona, également étudiante à l’ENSGSI. “J’ai vraiment l’impression de n'acquérir aucune compétence théorique, j’ai même du mal à prendre des notes.”

Le lien avec le campus de l’ENSGSI n’est pas totalement rompu. Marin continue de s’y rendre deux fois par semaine pour des travaux pratiques, ainsi que le midi pour déjeuner au restaurant universitaire, assailli depuis qu’Emmanuel Macron a annoncé le 21 janvier que le prix du repas passait à 1 euro. Une annonce faite au lendemain d’une manifestation étudiante réclamant la réouverture des universités. “C’est évidemment une bonne chose, même s’il y a tellement de monde que soit on arrive en retard en cours, soit on a pas le temps de manger”, explique Marin.

Soutien psychologique

Le gouvernement a également mis en place le 1er février un chèque psychologique, accessible à tous. De 30 à 40 euros, il vise à aider les élèves à consulter un psychologue en ville, alors que ceux des universités sont submergés. Malgré ces ajustements, la situation préoccupe les encadrants, à l’image d’Eveline Manna, enseignante en sciences humaines et directrice des études de la filière latino-américaine de la formation ingénieur de l'INSA Lyon.

“On a parfois beaucoup de mal à demander aux étudiants un travail supplémentaire numérique, alors qu’ils passent 36 heures par semaine devant leur écran. Plusieurs nous disent qu’ils n’arrivent plus à rien apprendre, que les informations glissent”, révèle l'enseignante, qui loue leur courage face à la crise sanitaire. Dans certains départements de l’INSA Lyon, des étudiants dressent un bilan régulier du moral de leurs camarades pour remonter les cas préoccupants à la direction. Eveline Manna organise des "apéros Zoom” avec certains d’entre eux, afin de maintenir du lien.

En Isère, Grenoble école de management a ouvert dès le premier confinement deux cellules d'écoute et de soutien psychologique, accessibles 24/7j pour les étudiants et les collaborateurs de l'école. Particulièrement en proie à la solitude, les élèves internationaux ne sont pas laissés sur le carreau : les téléconsultations peuvent se faire en 5 langues et les séances de soutien en 14. Une initiative saluée par Lucie, étudiante en dernière année au sein de l’école, elle aussi essoufflée par des mois d’enseignement numérique. "Le distanciel n'est pas gérable sur le long terme. On a également peur pour notre avenir, d'avoir de moins bonnes compétences, de se sentir moins qualifiés."

Répondre à la fracture numérique

La neige frappe les carreaux de l’appartement de Marin. L’étudiant suit avec rigueur son cours. Au fil des minutes, son regard se détache quelques secondes de son ordinateur pour nous raconter plusieurs anecdotes : les douleurs oculaires dues à l’écran, des étudiants décrocheurs qui optent pour la triche aux partiels ou d’autres n’ayant pas de connexion internet pour suivre le cours.

Une situation à laquelle est confronté Stéphane*, étudiant dans une des écoles du réseau Centrale. Sans smartphone, équipé d’une simple tablette, il s’est fait prêter un téléphone par une camarade pour se connecter à internet via un partage de connexion. “Il y a un réseau wifi dans la résidence, mais avec le nombre de connexions simultanées, il crashe régulièrement”, détaille-t-il. Fatigué de devoir suivre les cours chez des étudiants de sa promotion et de devoir expliquer sa situation à chaque professeur en amont, Amine a récemment décidé d’investir le hall de l’école pour bénéficier de la connexion. “J’ai également commencé à sélectionner mes cours, car je dois économiser de la data sur mon téléphone pour les partages de connexion.” 

Pour tenter de répondre à ces inégalités, les établissements s’organisent. “Dès le premier confinement, nous avons aidé les élèves en difficultés financières en leur fournissant des ordinateurs ou des clés 4G”, indique Martial Coulon, responsable des partenariats entreprise à l’ENSEEIHT Toulouse.

Des dons de matériel informatique sont proposés par l’ENSGSI, en complément de prêts mis en place par l’Université de Lorraine. Depuis le 25 janvier, étudiants et personnels peuvent également revenir sur place, à raison de 20% de la capacité d’accueil de l’école. Marin ne manque pas cette occasion. Dès la première pause de son cours, vers 10h, il file à l’ENSGSI rejoindre les camarades avec lesquels il va plancher sur un exercice.

*Le prénom a été modifié

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