A l’heure qu’il est, Henri, étudiant en quatrième année à l’École supérieure d’agricultures (ESA) d’Angers (Maine-et-Loire), aurait dû entamer ses deux dernières semaines de stage en Russie, chez Bonduelle. Mais c’est finalement dans le sud de la France qu’il conclut quatre mois de recherches sur les maladies liées au tabac, au sein d’Arvalis-Institut du végétal. La raison ? Au début de l’épidémie, son école a décidé d’annuler tous les départs à l’étranger. Un changement qui n’enchante pas l’étudiant, pour qui ce voyage en Russie était une étape clé de son projet professionnel. "Je voulais apprendre le russe pour éventuellement travailler en Europe de l’Est, explique-t-il, amer, quant à la gestion de la situation par son école. Nous avons été avertis de l’annulation à la mi-avril. Nous avions un mois pour dégoter un stage, peu importe s’il nous intéressait, et l’accompagnement a été sommaire."
Des stages décalés ou à distance
À l’image d’Henri, des centaines d’étudiants ingénieurs restent dans le flou sur le déroulé de leur stage à l’international. Également élève de l’ESA d’Angers, Paul devait s’envoler en septembre pour trois mois à Debrecen, en Hongrie. L’ESA ayant annulé tout départ au premier semestre, le voyage est décalé au second. Une décision que regrette l’étudiant, qui avait planifié ce stage pour assister aux cours du second semestre, plus adaptés à son projet professionnel. "Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis sacrifié, mais il y aura certains enseignements importants que je ne pourrai pas suivre", nuance-t-il.
Face à ces difficultés, l’une des solutions reste le suivi des stages à distance. Élève ingénieur en bac + 6 dans une école du réseau Centrale, Stéphane* devait s’expatrier en avril pour six mois au Brésil, dans un bureau d’études spécialisé dans les logiciels d’optimisation du réseau électrique. S’il effectue bien ce stage, il ne travaille pas en Amérique du Sud, mais depuis son domicile. "C’est très compliqué, avoue-t-il. Il y a la barrière de la langue, l’intégration dans l’équipe est quasi inexistante et je suis moins suivi." Conscient qu’être sur place lui aurait permis de gagner en compétences, Stéphane reste néanmoins confiant sur sa capacité à s’insérer professionnellement.
Des écoles alertées
Depuis le début de la crise sanitaire, les échanges internationaux sont sur le haut de la pile des dossiers à gérer par les écoles. Dès le 26 mars, la Commission des titres d’ingénieur (CTI) recommandait aux établissements d’assouplir l’obligation de mobilité internationale ainsi que la durée obligatoire des stages, tout en veillant à la validation des compétences terminales. "Nous essayons d’être le moins limitatifs pour les élèves qui veulent partir, mais les choses évoluent chaque jour, au rythme des quatorzaines et de la situation aux frontières", admet Laurent Champaney, le vice-président écoles de la Conférence des grandes écoles.
Comme la plupart des établissements, l’Epita, école spécialisée dans le numérique, a décidé pour cette rentrée de reporter tous ses échanges internationaux au second semestre. Elle aiguille les étudiants vers des destinations européennes. "Nous sommes en contact étroit avec nos écoles partenaires. Nous nous limitons à celles qui acceptent nos élèves sur place, car l’expérience internationale est avant tout un choc culturel", estime le directeur, Joël Courtois.
Au-delà de la nécessité d’écouter et d’accompagner les étudiants, le directeur de la pédagogie et de la recherche du groupe Esiea, Jérôme Da Rugna, voit émerger un questionnement quant au sens de l’échange international. "La notion de mondialisation a été remise en cause par le confinement", remarque-t-il. L’Esiea songe à instaurer un projet étudiant qui se tiendrait en France, mais se déroulerait en anglais sous le giron d’un enseignant étranger. Certaines écoles ont décidé il y a quelques mois de considérer les stages effectués dans des services internationaux d’entreprises situées en France comme une mobilité internationale. "Les établissements ont fait des avenants à leur règlement d’études de cette année et se préparent à faire adopter ce point pour le règlement 2020-2021", indique Laurent Champaney.
Au-delà du chamboulement des mobilités sortantes, le vice-président de la Conférence des grandes écoles alerte sur un point noir concernant les étudiants étrangers, notamment du Maghreb, souhaitant venir en France. La baisse du nombre de départs d’étudiants français à l’étranger sature les résidences étudiantes. "Loger ceux qui arrivent est un véritable casse-tête." Un de plus.
Camille Cottenot, étudiante en 2e année à l’Isae-Ensma, Poitiers
"Je comprends que les écoles aient décidé d’annuler les déplacements à l’international, mais cela m’interroge sur mon avenir et sur mon parcours professionnel. Un voyage à l’étranger est une expérience tant professionnelle que culturelle. Dans quelques années, les promotions dont le parcours aura été perturbé par la pandémie de Covid-19 se retrouveront sur le marché de l’emploi avec les autres. Cela pourrait avoir des conséquences. Je n’ai pas pu effectuer mon stage de dynamique des fluides prévu dans un laboratoire au Japon. Si, dans le cadre d’un entretien d’embauche, mon dossier fait face à celui d’un diplômé qui aura effectué quatre mois supplémentaires à l’étranger, son CV aura sûrement davantage tendance à attiser la curiosité du recruteur."



