«Quand tu es manœuvre polyvalent, on te fait piocher, couper de la ferraille, poser des panneaux, même si ce n’est pas ton travail, tu ne peux rien dire parce que tu n’as pas d’espérance.» Ils s’appellent Idrissa, Abed* ou Mamadou et travaillent depuis plusieurs années dans le bâtiment, sans existence légale. Ils font partie des 600 000 à 700 000 personnes en situation irrégulière en France, selon l’estimation fournie en 2021 par Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur.
Avec son fort besoin de main d’œuvre et ses conditions de travail éprouvantes, le BTP est particulièrement concerné par l’emploi de travailleurs sans-papiers. Emblématiques, les chantiers des Jeux Olympiques ont mis en lumière cette réalité, avec l’assignation devant les prud’hommes, au printemps dernier, de géants du secteur comme Eiffage, Spie Batignolles ou GCC par une dizaine de travailleurs en situation irrégulière soutenus par la CGT. Selon les précisions données à Radio France par Solideo, l’organisme public chargé de la supervision des chantiers olympiques, une centaine de sans-papiers auraient été identifiés sur les chantiers des JO.
Faux papiers et entreprises complaisantes
Comme beaucoup d’autres, Abed y a participé. Arrivé d’Algérie en 2017, après avoir traversé illégalement le détroit de Gibraltar, ce jeune homme de 26 ans a travaillé sur le chantier d’aménagement des voies d’accès au village olympique de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).
«Après mes études d’informatique, je n’ai pas trouvé d’emploi en Algérie et j’ai décidé d’aller en France pour travailler», indique-t-il. Les premiers mois, il est hébergé par des membres de sa famille et apprend le français grâce à eux. Il accompagne ses cousins sur des chantiers pour apprendre la maçonnerie. «J’ai fait un effort pour comprendre vite, poursuit-il. Quand je ne savais pas faire quelque chose, j’allais même sur Youtube pour voir comment on faisait.»
Après avoir créé une auto-entreprise de livraison à vélo grâce à la carte d’identité d’un proche, il entre, grâce à son père, comme maçon dans une PME sous-traitante pour de grands groupes de BTP. Il signe son contrat grâce à une fausse carte d’identité avec son nom et sa photo, achetée pour 180 euros. Il donne aussi un faux numéro de sécurité sociale. La combine est découverte quand l’entreprise le place en chômage partiel lors de la pandémie de Covid-19.
Abed perd son emploi mais rebondit rapidement dans l’intérim. Le renouvellement de sa carte de l’aide médicale d’Etat (AME) lui donne un petit coup de pouce. Son numéro d’identification temporaire (commençant par 7) change et commence désormais par «1» comme les numéros de sécurité sociale classiques.
«L’agence d’intérim savait»
«À l’agence d’intérim, ils savaient dès le début que mes papiers étaient faux mais ils m’ont pris quand même, assure Abed. D’autres sont venus avec de fausses cartes d’identité italiennes, ils leur ont dit qu’ils en avaient trop et de revenir avec de faux papiers espagnols. Quand ils l’ont fait, ils ont été pris.» Abed commence alors une carrière de plusieurs années sur les chantiers franciliens de grands groupes. Il gagne alors 1 800 à 2 300 euros par mois pour 39 heures par semaine. Le jeune homme reçoit même une authentique carte d’identification professionnelle du BTP par son agence d'intérim. Ironie de l’histoire, ce document sécurisé, délivré par l’État, est censé «identifier de manière fiable tout salarié qui travaille sur un chantier» pour «mieux lutter contre le travail illégal»… «Certains chefs demandent une carte d’identité le premier jour pour vérifier qu'on est en règle, indique Abed qui dit avoir croisé des sans-papiers sur la vingtaine de sites où il a travaillé. Sur le chantier du village olympique, ma fausse carte d’identité est passée sans problème.»
En avril 2023, il croit voir le bout du tunnel. Son premier patron le rappelle et lui propose une mission en Allemagne. Il signe un CDI avec la promesse que l’entreprise remplisse le fameux «formulaire Cerfa», synonyme de régularisation à l’issue du chantier. Ce document permet à une entreprise de demander à l’État l’autorisation d’embaucher un étranger en situation irrégulière résidant en France.
Le jeune homme accepte et se retrouve à travailler outre-Rhin avec d’autres sans-papiers. Un jour, leur camion se fait contrôler par la police à son retour en France. Le chauffeur n’a pas ses papiers et tous les occupants sont contrôlés. Abed, placé en garde-à-vue, en ressort libre quelques heures plus tard, mais avec une obligation de quitter le territoire français (OQTF). «En revenant à Paris, j’ai tapé ‘avocat OQTF’ sur Google et j’ai trouvé tout de suite», indique le maçon. L'avocat fait un recours et Abed passe devant la justice le mois suivant. Il présente au juge ses fiches de paie accumulées depuis plusieurs années. Le juge en tient compte, avec le fait que le jeune homme n’a jamais troublé l’ordre public. Il annule finalement l’OQTF sur la base de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH).
Sans contrat pour 1 300 euros par mois
Si Abed avait des fiches de paie pour prouver son histoire, d’autres travailleurs sans-papiers sont tout simplement invisibles, malgré des années sur les chantiers de grands groupes de BTP. C’est le quotidien de deux Maliens, Idrissa et Mamadou et d’un Ivoirien, également nommé Mamadou. Arrivés en France entre 2014 et 2018 après avoir traversé le Sahara puis la Méditerranée, tous sont entrés au service de la même entreprise grâce au bouche-à-oreille.
«En 2020, je travaillais de 20 heures à 6 heures du matin dans un fast-food avec les papiers d’un autre, se rappelle Idrissa. Je ne gagnais que 40 euros par nuit et mon frère m’a dit qu’on cherchait des gens pour un chantier.» Cet ancien commerçant de 35 ans devient boiseur, il fixe les coffrages et place les étais pour soutenir les plafonds de béton. Il apprend ce métier sur le tas et participe à des chantiers de logements sociaux et d’un hôpital. «Les grandes entreprises du BTP savent qu’il y a des sans-papiers sur leurs chantiers mais elles n’ont pas de solutions pour faire autrement, résume Idrissa. Un jour on m’a dit d’aller apporter son repas au grutier. Un cadre a demandé si j’étais en règle en cas d'accident, mon chef lui a dit que non et m’a dit d’y aller.»
Idrissa et ses deux collègues sont payés par virement bancaire mais n’ont ni contrat ni fiche de paie. Les seules preuves de leur histoire sont les cartes d’identification professionnelle du BTP qu’ils ont également reçues de leur entreprise, avec la complicité d'une agence d'intérim dans laquelle ils ont été inscrits sans le savoir. L'autre preuve, ce sont les dizaines de vidéos d’eux qu’ils ont fait sur les chantiers et qu'ils conservent soigneusement dans leurs téléphones. Sur l’une d’elle, Mamadou, le Malien, est aux commandes d’une dameuse. «J’ai appris à la conduire sans passer le certificat CACES parce que la personne en charge n’était pas là, indique-il. Ça a été la même chose pour l’appareil à gratter les sols.»
Payés entre 1 300 et 1 700 euros par mois, ils témoignent tous de conditions de travail difficiles. «Je faisais la benne à béton (utilisée pour couler les planchers, ndlr), indique Mamadou, l'Ivoirien qui a été conducteur de poids-lourds en Côte d'Ivoire pendant 17 ans. Le béton coule tout le temps, parfois de 8 heures à 20 heures, on n’a pas le temps de faire des pauses.»
Des accidents passés sous silence
Métal dans les yeux, chutes, mauvais mouvement... Sur les chantiers, les accidents sont fréquents et tous racontent les blessures plus ou moins graves dont ils ont été victimes. «Je coupais de la ferraille à la tronçonneuse et ma main s’est accrochée, indique Mamadou, le Malien, en montrant une cicatrice au poignet. Ce n’était pas mon métier mais j’étais obligé de le faire. Mon patron a refusé de déclarer un accident sur le chantier quand je suis allé aux urgences.»
La future loi sur l’immigration va-t-elle changer quelque chose pour eux ? De leur propre aveu Idrissa, Mamadou et Mamadou ignoraient son existence, de même que le débat en cours sur les métiers en tension. De son côté, Abed est sceptique. «Accorder des titres d’un an renouvelable c’est ridicule, soupire le maçon. On se casse le dos à faire des métiers que les autres refusent de faire. Il faut donner des titres de 10 ans, sinon c’est de l’esclavage.»
* Le prénom a été modifié



