Coup de tonnerre sur les marchés du lithium. Jeudi 20 avril, le président chilien Gabriel Boric, élu à 36 ans en début d’année 2022, a présenté son ambitieuse “stratégie nationale du lithium”. «Le Chili possède les plus grandes réserves de lithium du monde, un minéral qui, parce qu’il est dans les batteries de stockage de l’énergie des voitures et des bus électriques, est une clé dans la lutte contre la crise climatique, ainsi qu’une opportunité économique qui ne reviendra pas facilement à court-terme», a justifié l’homme politique dans un discours télévisé.
Son programme renforcerait le contrôle de l’Etat sur cette industrie, qui a produit 39 000 tonnes de métal blanc sur les 130 000 extraites dans le monde en 2022. Le projet de loi n'a pas encore été voté et doit être soumis au second semestre 2023 au Congrès, après consultation des populations autochtones. Tel que présenté par Gabriel Boric, il a pour objectif de «promouvoir non seulement l’extraction, la préservation [de l’environnement], mais aussi la production de produits de lithium à valeur ajoutée».
Favoriser des partenariats public-privé
L’annonce a fait un peu pâlir les cours en bourse des deux principaux producteurs du pays, le chilien SQM et l’américain Albermarle. Mais le projet n'est pas encore effectif et «n’est pas une nationalisation», souligne le géographe Vincent Bos, spécialiste des métaux critiques au sein de l’institut de recherche en économie de l’énergie du CEA I-Tésé. «C’est une nouvelle stratégie qui vise certes à réinscrire l’Etat dans la chaîne du lithium notamment à l’échelle nationale, mais sur la base de partenariats public-privé», explicite le chercheur. Au Chili, le lithium est considéré d’intérêt national depuis 1979, et les entreprises qui l’exploitent doivent négocier des contrats de concession avec l’entreprise publique Corfo.
Concrètement, l'Etat souhaite créer une “compagnie nationale du lithium”. Elle pourra produire du lithium seule (sur le modèle de Codelco, le géant du cuivre nationalisé par Salvador Allende en 1971 et qui a déjà une opération d'exploration de lithium dans le salar de Maricunga), mais aussi dans le cadre de coentreprises avec des acteurs privés. Si la puissance publique devra avoir une participation majoritaire pour les projets jugés stratégiques, cela ne sera pas le cas systématiquement. L’Etat semble vouloir agir sur toute la chaîne de valeur, et devrait favoriser l'exploration, mais aussi le raffinage de lithium (sa transformation sous forme de carbonate, puis d’hydroxyde de lithium) voire la production de matériaux de cathode et de batteries, sur son sol.

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Extension du front du lithium
Concernant les concessions exploitées, qui atteindront leur terme en 2030 pour SQM et en 2048 pour Albemarle, Gabriel Boric s’est aussi engagé à ne pas les révoquer. Mais l’entreprise publique Codelco est mandatée pour entamer des négociations avec les deux entreprises privées afin de construire des partenariats au plus vite. L'idée est de donner à l’Etat une part plus importante, avec en contrepartie la pérennité de leur exploitation à long-terme.
Cette stratégie s’inscrit dans une vague de nationalisme des ressources, qui voit les pays riches en métaux critiques profiter de la transition écologique pour imposer leurs conditions, et souvent monter en gamme. Une recette qui a inspiré le président mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador quand il a annoncé la création de l'entreprise publique du lithium, LitioMx, en 2022.
Aujourd’hui, le lithium ne provient que d’un des grands lacs salé du Chili : le salar d’Atacama. Il est extrait par une méthode de pompage des saumures chargées en lithium, qui sont ensuite laissées à l’air libre plus d'un an pour être asséchées sous l’effet combiné du soleil et du vent. Une méthode contestée par les autochtones qui vivent sur le salar, l’un des endroits les plus secs sur terre. «Les entreprises ont des droits d’extraction d’eau douce et de saumure, de l’eau salée qui n’est pas considérée comme de l’eau juridiquement, détaille Vincent Bos. Les populations locales disent qu’en raison de ces consommations, elles vivent un stress hydrique et une réduction d’accès à leur eau.»
Promouvoir la technologie d’extraction directe du lithium
Une situation prise en compte par le président chilien, qui a pris soin de noter que si «plus de 60 salars et lagons salés existent [ces derniers] ne sont pas que du lithium, mais aussi des personnes, des communautés, de l’eau du désert…». «L’argument du gouvernement semble être :“nous allons accroître l'exploitation du lithium mais de manière plus soutenable ce qui permettra ainsi d’aller à d’autres endroits”», interprète Vincent Bos. Sans doute pour favoriser l’acceptation sociale du phénomène, l’Etat chilien prévoit d’ailleurs de protéger 30% des lacs salés, note le chercheur. Le plan prévoit aussi de créer un laboratoire public du lithium et de moderniser le cadre institutionnel relatif aux activités minières pour favoriser les investissements.
Ainsi le gouvernement a fait de nombreuses allusions à de nouvelles méthodes, dites d’extraction directe du lithium (DLE). Développée depuis les années 1990, cette famille de technologie permet de récupérer directement le lithium des saumures pompées, et de relâcher ces dernières rapidement vers les salars, en surface ou en profondeur. Elles sont explorées par de nombreux acteurs, par exemple par l'entreprise française Eramet et la chinoise Tsingshan sur le gisement de Centenario-Ratones, dont l’usine doit ouvrir début 2024. Les impacts, notamment en termes de consommation d’eau douce, sont encore mal connus.
Reste à voir si cette ingérence de l’Etat ne fera pas fuir les investisseurs alors que «l’argent est un trouillard, il s’enfuit dès le début d’un problème», jugeait le milliardaire canadien Robert Friedland, président de la firme d’investissement minière Ivanhoe Capital auprès du journal Bloomberg. Les acteurs locaux ont eu des jugements nuancés, tel la championne SQM qui s’est dit confiante dans la possibilité de trouver un accord tout en chiffrant à deux milliards de dollars l’investissement nécessaire pour répondre aux exigences environnementales du gouvernement. La junior Cleantech Lithium, qui développe deux projets d’extraction directe dans de petits salars chiliens, a de son côté accueilli positivement ces propositions.
Alors que l’un des enjeux pour le Chili est de tenir la dragée haute à l’Argentine, chez qui les projets se sont accumulés en raison des facilités laissées par le pays pour l’investissement, le pari de Gabriel Boric pourrait ressembler à un quitte ou double. Mais pourrait permettre au Chili de donner une nouvelle ampleur à son industrie à un moment où, en raison de la criticité du lithium, la plupart des pays du monde cherchent à développer des projets sur leur sol. France comprise.



