Reportage

Malgré les défis, Gravithy croit dans l’acier décarboné à Fos-sur-Mer... et cherche à convaincre les financeurs

Gravithy a présenté lundi 24 avril les premiers plans de son usine de réduction directe du fer avec de l’hydrogène à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Pour parvenir à financer ce projet à 2,2 milliards d’euros, qui doit permettre de produire de l’acier décarboné, la jeune pousse met en avant la croissance de son marché, l’expérience de ses partenaires industriels et un soutien politique local fort. 

Réservé aux abonnés
Vision d'artiste de l'usine de Gravithy
La première vision d'artiste dévoilée par GravitHy met en lumière la place que prendront les plus de 700 MW d'électrolyseurs prévus pour produire l'hydrogène nécessaire pour décarboner la réduction du minerai de fer.

On en sait un peu plus sur ce à quoi pourrait ressembler l’acier décarboné tricolore. Lundi 24 avril en fin d’après-midi à Marseille (Bouches-du-Rhône), GravitHy a présenté les premières trames de son projet industriel, qui vise à édifier une usine de réduction directe du fer via de l’hydrogène vert à Fos-sur-Mer. Après de premières études d’ingénierie menées début 2023, «la faisabilité technique, économique et environnementale sont confirmées», a vanté le PDG de la société, José Noldin, devant une représentation en images de synthèse de la future usine, dévoilée à l’occasion. L’objectif de la jeune pousse est de produire du minerai de fer préréduit – qui sera vendu aux sidérurgistes pour décarboner leur production d’acier – dès 2027, avec une montée en puissance à l’échelle industrielle en 2028 pour atteindre 2 millions de tonnes par an.

Le projet représente 500 emplois directs, pour un montant total d’investissement de 2,2 milliards d’euros. La start-up prévoit d’abord une levée de fonds en série A, lancée courant juillet pour récolter 70 millions d’euros. Un dossier de saisine de la Commission nationale du débat public (CNDP) doit par ailleurs être déposé le 20 mai afin de lancer les discussions publiques sur un projet qui, s'il est mené à bien, prendrait directement la place de premier consommateur d'électricité du pays.

Diminuer de 90% l’empreinte carbone de l’acier

Pourquoi tant de hâte pour un projet pourtant rendu complexe par son ampleur? Car face aux défis qui se profilent, «le timing est idéal, le marché est prêt et il y a un engagement clair de l’Europe pour bouger», explique José Noldin à L’Usine Nouvelle. Créée en juillet 2022 par l’EIT InnoEnergy (un institut de financement européen déjà à l’origine du fabricant de batteries Verkor), qui en reste l’actionnaire principal, Gravithy se donne pour mission d’aider à décarboner la production d’acier. Une industrie qui représente 8% des émissions de CO2 dans le monde, en particulier en raison de l’usage de charbon au sein des hauts fourneaux pour arracher les atomes d’oxygène accrochés au minerai de fer et à produire de la fonte brute.

GravitHy propose de remplacer ce charbon par de l’hydrogène produit par électrolyse, qui serait utilisé via un procédé baptisé réduction directe du minerai de fer (ou DRI). De quoi diminuer de 90% l’empreinte carbone de l’acier, tout en conservant une production «centrale pour la souveraineté industrielle», argumente José Noldin. L’Europe de l’Ouest consomme à elle seule cent millions de tonnes d’acier par an, et le seul objectif français d’installer 40 GW d’éolien offshore sur ses côtes d’ici à 2050 en nécessitera 8 millions de tonnes, estime-t-il.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

«L’industrie de l’acier est l’une des mieux placées pour être décarbonée avec de l’hydrogène, en raison de la faisabilité technique du procédé et de ses bénéfices climatiques et environnementaux», argue le directeur technique de GravitHy, Camel Makhloufi. Le plan de Gravithy consiste à se placer comme fournisseur des sidérurgistes, en transformant le minerai de fer préréduit en briquettes compactées (HBI) qui permettront de le transporter et le vendre des sidérurgistes, qui pourront l’utiliser au sein de hauts fourneaux ou de fours à arc électrique pour produire de l'acier.

L’équivalent d’un réacteur nucléaire

GravitHy prévoit d’installer son usine dans la zone ouest du Grand port maritime de Marseille, à Fos-sur-Mer, sur un terrain de 60 hectares directement au sud de l’usine sidérurgique d’Ascometal. L'installation sera notamment composée d’une tour de réduction directe de 135 mètres de haut et d’importants espaces de stockage du minerai de fer. L’eau, utilisée pour refroidir les équipements ou comme intrant pour produire de l’hydrogène, sera «recirculée au maximum» afin de réduire les besoins à 3 millions de mètres cubes par an.

Le principal défi résidera dans l'approvisionnement électrique, puisque le site nécessitera aussi plus d’un gigawatt (GW) de puissance électrique, soit l’équivalent d’un réacteur nucléaire moderne à part entière, notamment afin d'alimenter un parc d’électrolyseurs de plus de 700 mégawatts (MW). La start-up, qui compte parmi ses investisseurs Engie, compte garantir son approvisionnement en électrons "verts" via des contrats d’achats à long-terme (PPA) et des certificats d'origine, voire des prises de participation dans des parcs renouvelables. Si rien n'est encore concrétisé, «RTE a déjà exprimé publiquement sa volonté de moderniser la ligne actuelle pour installer une nouvelle ligne de 400 kV d’ici à 2028», souligne aussi José Noldin. Les plans actuels prévoient seulement «quelques heures de stockage d'hydrogène, comme un poumon de sécurité pour assurer la production.» 

Participer à la redynamisation du port de Marseille-Fos

Par son ampleur, un tel projet reste incertain. Un plan similaire présenté par Liberty Steel à Dunkerque, en 2020, n’a d’ailleurs jamais vu le jour, miné par les difficultés de financement de sa maison-mère. Pas de quoi décourager le PDG de GravitHy pour autant, qui note que «pour la série A, le jalon du foncier est sécurisé, et nous avançons bien sur l’accès au minerai de fer et à l’électricité». «GravitHy bénéficie d’un tour de table et d’une équipe de management très crédible, ainsi que d’un support politique important», appuie Lenaïg Trenaux, responsable monde du financement pour les mines et l’industrie à la Société générale, qui conseille le projet. Lors de la présentation, les responsables publics présents ont multiplié les marques de soutien à ce projet, jugé idoine pour le port de Marseille.

«C’est un beau projet, qui nous amène vers un site plus vertueux que ce qui a été dans le passé», a notamment vanté le maire de Fos-sur-Mer, René Raimondi, en référence aux pollutions historiques de la sidérurgie dans la ville. Alors que GravitHy met en avant l’héritage industriel de Fos et de sa centralité logistique, les décideurs publics, y voient un moyen de pérenniser la production d'acier, mais aussi le trafic vraquier du port. Entre les importations de minerai de fer, et les exportations de briquettes de fer préreduit, le trafic pourrait augmenter de 5 millions de tonnes par an, sur un total de 11 millions en 2022, chiffre le président de la société manutentionnaire Somarsid, Frédéric Pellegrin.

Convaincre les investisseurs publics et privés

Reste la question de la faisabilité économique. «GravitHy est aujourd’hui une réalité industrielle», a vanté la présidente de l’EIT InnoEnnergy, Karine Vernier, en pointant les apports complémentaires des différents investisseurs réunis autour du projet : l'ingénieriste britannique spécialiste des technologies de réduction directe Primetals Technologies (groupe Mitsubishi Heavy Industries), le spécialiste de l'hydrogène américain Plug, l’aménageur Groupe Idec, l'énergéticien Engie et l'équipementier automobile Forvia (ex-Faurecia).

De quoi apporter à GravitHy une crédibilité technique, mais aussi «de bonnes perspectives économiques», argue José Noldin. «L'enjeu est de réunir 2,2 milliards d'euros d'ici à fin 2024, pour une décision finale d'investissement à cette date», résume le directeur financier de la start-up, Nicolas Chabannes, en précisant viser des fonds propres, de la dette et des subventions publiques sans s'épancher sur les proportions visées. Une somme pour laquelle l'entreprise devra sécuriser des clients. 

«Le minerai de fer préreduit bas-carbone aura bien sûr une prime verte, de l’ordre de 20 à 30%», reconnaît José Noldin, mais «nous avons la confirmation qu’aujourd’hui, le projet est attractif», assure-t-il, en soulignant que le coût total dépendra aussi des éventuelles subventions que pourrait obtenir le projet. Certaines entreprises, comme Engie, qui installe des éoliennes, se sont engagées à décarboner leurs produits et leurs achats, et le concurrent suédois de la pépite française, H2 Green Steel, a déjà sécurisé de nombreux contrats et est actuellement en train de lever 1,5 milliard de dollars auprès d'investisseurs privés (qui s'ajoutent à 3,5 milliards de dette). «Nous sommes en contact avec une dizaine de sidérurgistes et nous en sommes à négocier les virgules des lettres d’intention», assure de son côté José Noldin.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.