Ils étaient six à échanger joyeusement les parapheurs, le 30 juin en fin de journée au 9e étage du siège d'Idec dans le VIIIe arrondissement de Paris, pour signer l'acte de naissance de GravitHy. Ce consortium réunit, aux côtés de l'EIT InnoEnergy [et non Raw Materials comme indiqué par mégarde dans une version précédente], l'ingénieriste britannique de la métallurgie Primetals Technologies (groupe Mitsubishi Heavy Industries), l'énergéticien Engie, le promoteur et aménageur originaire de Blois Groupe Idec, le spécialiste de l'hydrogène et des électrolyseurs Plug et l'équipementier automobile Forvia (ex-Faurecia). Ensemble, ils travailleront sur un projet de première usine de réduction directe du fer en DRI, un minerai de fer pré-réduit à convertir à proximité en acier, et en HBI, des briquettes compactées pouvant être acheminées vers d'autres aciéries.
Un projet à 2,2 milliards d'euros
En ligne de mire, la construction à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) d'une première usine d'une capacité de 2 millions de tonnes par an de DRI (direct reduced iron) et HBI (hot briquetted iron), avant d'envisager deux autres unités du même type en Europe du Sud et en Europe du Nord. Les travaux devraient démarrer en 2024, pour une entrée en production en 2027. A la clé, 300 emplois directs sur le site et quelque 3 000 emplois indirects. Et, surtout, la fabrication en France d'un produit de commodité décarboné à même de substituer la fonte brute issue de la désoxydation au charbon du minerai de fer dans les haut-fourneaux, fortement émettrice de gaz à effet de serre.
Chaque partenaire apporte une compétence cruciale. Idec, qui accompagne aussi la gigafactory Verkor dans son installation, amène ses réserves de foncier et ses compétences d'aménagement, Engie intervient sur l'approvisionnement en énergie (achats en PPA, dans le mix électrique français actuel, puis fourniture d'énergie décarbonée), Plug ses compétences dans la production d'hydrogène et les électrolyseurs, Primetals est un acteur des matières premières à l'expérience reconnue dans la réduction directe du fer, tandis que Forvia se positionne en vue de sécuriser ses achats d'acier vert, dont les constructeurs automobiles seront de plus en plus friands.
Tout cela, à condition de trouver les financements auprès d'investisseurs de deux types: ceux, comme Forvia et Engie, qui ont un intérêt stratégique d'approvisionnement (sous forme de contrats off-take notamment) en aval ou de fourniture d'équipements en amont, et des partenaires plus financiers parmi lesquels des fonds et des banques. Interrogée sur la part d'aides publiques sécurisées, Karine Vernier, présidente de l'EIT InnoEnergy, répond honnêtement "zéro", avant de préciser que "si les aides ne sont pas une question de vie ou de mort pour la viabilité du projet, elles sont en revanche un accélérateur de calendrier et un facilitateur important dans la phase d'obtention des permis nécessaires."
Des craintes sur l'étape d'obtention des permis
Le site envisagé à Fos-sur-Mer (proche d'infrastructures portuaires pour l'import de minerai) doit pouvoir accueillir une installation classée sur 50 hectares, dont 10 ha pour les électrolyseurs, et une unité de DRI sous la forme d'un four rotatif d'une centaine de mètres de hauteur. "La pierre angulaire, c'est le foncier. Si nous ne passons pas les étapes préalables de permitting, donc les études environnementales, l'enquête publique et les contraintes d'une installation classée, inutile d'aller plus loin", reconnaît Patrice Lafargue, président et directeur du groupe Idec.
Thierry Breton, Commissaire européen au commerce intérieur et fervent défenseur de l'hydrogène, a salué à cette occasion "un projet important à plus d'un titre, qui répond à la demande croissante d'acier vert, contribue à placer l'hydrogène au coeur de la transition et participe à notre résilience". Sur un site industriel voisin, l'accueil de cette annonce est plus prudent. On y évoque une incertitude sur la concrétisation du projet, notamment au vu de l'investissement requis. C'est pourtant une voie encourageante de décarbonation de l'acier, qui ne se pose pas en concurrence directe mais en complément des sidérurgistes, auxquels GravitHy pourra fournir des demi-produits décarbonés. L'acier représente à lui seul 8% de la consommation mondiale d'énergie et 7% des émissions de gaz à effet de serre. La première usine de GravitHy permettrait, si elle voit le jour, d'éviter jusqu'à 4 millions de tonnes de CO2, soit "5% des émissions 2019 de l'industrie", soulignent les porteurs du projet. Ce, dans un secteur - la métallurgie-sidérurgie - dont les investissements de décarbonation s'avèrent aussi colossaux qu'incertains, tant est grande la tentation de s'en tenir à de l'atténuation, par exemple sous forme de captation du carbone.



