L’éviction brutale de Luc Rémont, c’est l’histoire presque écrite à l’avance d’un PDG d’EDF confronté à une mission quasi impossible. D’un côté, l’État actionnaire exige des prix compétitifs pour préserver l’industrie tricolore. De l’autre, il lui demande de mener de front les plus grands chantiers du nucléaire français depuis les années 1970. Entre ces impératifs contradictoires, la tension était devenue ingérable.
Dès le départ, la relation entre Luc Rémont et l’État a été marquée par une forme de méfiance. Nommé en novembre 2022, il devait incarner un EDF plus discipliné, plus en ligne avec les attentes du gouvernement. Mais très vite, les frictions se sont multipliées. À plusieurs reprises, il a même menacé de quitter son poste. «Sa position était ces derniers mois devenue intenable», confirme à L’Usine Nouvelle l’un de ses proches.
Un conflit devenu ingérable
La rupture entre l’État et Luc Rémont couvait donc depuis un moment, mais ces dernières semaines ont accéléré sa mise à l’écart. Deux dossiers majeurs ont cristallisé les tensions. D’abord, la mise aux enchères d’une partie de la production nucléaire, qui a provoqué une levée de boucliers du côté des industriels français. Ces derniers ont dénoncé une mesure risquant d’entraîner une hausse des prix, les obligeant à rivaliser avec des entreprises moins sensibles aux prix de l'électricité pour des contrats d’approvisionnement.
Benoît Bazin, à la tête de Saint-Gobain – pourtant peu connu pour ses formules choc – avait sonné une charge lourde jeudi 19 mars sur BFM Business : «Les tarifs d’EDF sont un bras d'honneur à l'industrie française.» Un propos fort, souvent entendu ces derniers mois dans la bouche de nombreux industriels. Dans la classe politique, cette décision a été perçue comme une remise en cause de la mission de service public d’EDF. L’ancien ministre de l’Industrie Roland Lescure avait publiquement exprimé son désaccord, estimant qu’une telle orientation allait à l’encontre de la réindustrialisation du pays.

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Les tensions autour du programme EPR2 ont elles aussi pesé lourd dans la balance. Le report de la mise en service du premier réacteur de Penly à 2038, au lieu de 2035, a confirmé les inquiétudes de l’État quant à la gestion du projet. Surtout qu’en coulisses, le consensus tourne plutôt autour de 2040. Le retard cristallise les critiques sur la capacité d’EDF à tenir ses engagements et à assurer la relance du nucléaire français.
Derrière ces oppositions se cache un différend plus profond sur le pilotage d’EDF. L’État exige une accélération des projets, tandis que Luc Rémont demandait des garanties financières solides avant d’engager des investissements massifs. Un bras de fer devenu insoutenable.
Bernard Fontana : un nouveau cap pour EDF
Avec la nomination de Bernard Fontana, l’exécutif cherche à reprendre en main la relance du nucléaire. Son profil adresse un message clair. Son expérience en interne en fait un industriel aguerri, maîtrisant les enjeux technologiques et industriels du secteur nucléaire. «Cette nomination fait du sens. C’est un professionnel des processus industriels. Mais il était un peu isolé. Ça veut sûrement dire qu'au-delà de Luc Rémont, il va y avoir d’autres gros changements», confie à L’Usine Nouvelle une source bien au courant des tractations. L’État compte notamment sur lui pour assurer un pilotage plus efficace du programme EPR2 et rétablir un climat de confiance avec les parties prenantes.
Luc Rémont, qui a fait un énorme travail pour remettre l’entreprise sur les rails d’un point de vue industriel, n’était que le visage d’un problème plus profond. Son départ ne résoudra pas immédiatement les incertitudes qui entourent l’avenir d’EDF. Le casse-tête du financement des nouveaux réacteurs reste entier. Les tensions entre EDF et l’industrie sur les tarifs de l’électricité ne sont pas apaisées. Les défis opérationnels liés à la construction des EPR2 demeurent considérables. L’entreprise arrivera t-elle à fabriquer ses EPR en 70 mois comme promis par Luc Rémont ? Rien ne permet de l’assurer.



