L’Usine Nouvelle – Que pensez-vous de l’avancement de la nouvelle politique commerciale d’EDF pour l’approvisionnement en électricité à partir de 2026 ?
Roland Lescure – J’étais ministre délégué à l’Industrie au moment de l’accord conclu entre l’Etat et EDF sur cette politique commerciale, puis je suis devenu ministre délégué en charge de l’Industrie et de l’Energie [jusqu’en septembre 2024, ndlr]. Si j’ai plaidé pour le rapprochement de ces deux ministères, c’était notamment pour qu’il y ait un juge de paix entre le fournisseur national d’électricité et les industriels qui sont des gros consommateurs d’électricité. Près de 18 mois après cet accord, je regrette qu’il soit très insuffisamment suivi d’effets. Le fait que le ministre de l'Industrie ait changé entre temps n'est pas la question. EDF est responsable de la mise en œuvre de cet accord. Ses engagements sont autant valables aujourd’hui qu’ils l’étaient il y a 18 mois.
Êtes-vous inquiet pour sa mise en œuvre ?
Aujourd’hui, nous sommes engagées dans une guerre industrielle et commerciale avec les Etats-Unis et la Chine, sans oublier la concurrence féroce au sein de l’industrie européenne. Ce n’est vraiment pas le moment d’affaiblir nos industriels. Au contraire, il faut les renforcer. C’est la responsabilité nationale d’EDF. Nous devons tous nous ranger aux côtés de nos industriels pour s’assurer qu’ils aient les moyens de leurs ambitions. C’est aussi une question de patriotisme. Je ne parle même plus seulement de compétitivité, mais aussi de souveraineté et de la capacité de la France à faire nation autour de son industrie. Le nucléaire français a été construit il y a plus de 50 ans grâce à des hommes d’Etat qui ont mis la France sur la voie de l’indépendance énergétique. Il n’appartient pas à la direction d’EDF, mais à la France. Il doit être au service de la nation or aujourd’hui, il faut armer les industriels dans cette guerre industrielle.
Est-ce que ce sont les enchères à venir d’EDF sur ses contrats de long terme adossés au parc nucléaire qui ont provoqué votre courroux ?
Nous avons signé l’accord à l’automne 2023 avec l’objectif très clair signifié à EDF de signer des CAPN [les contrats d’allocation de production nucléaires sont des contrats de long terme permettant de donner de la visibilité aux industriels les plus sensibles au prix de l’électricité, ndlr], avec une première échéance fixée au bout de six mois. Déjà à l’été 2024, nous n’avions aucun CAPN signé et seulement quelques lettres d’intention. EDF n’a pas livré sa partie de l’accord. Six mois plus tard, ils décident de lancer des enchères destinées à des entreprises de services, de transport et d’énergie qui ne sont pas intensives en énergie. Cela revient évidemment à empêcher les industriels d'avoir accès à des volumes d'électricité décarbonée à un prix modéré.
EDF assure que ses enchères ne compromettent pas ses négociations avec les industriels électro-intensifs…
Je n'y crois pas. Le prix qui sera fixé lors de ces enchères aura évidemment un impact sur les négociations avec les industriels électro-intensifs. On se moque du monde. J’ai toujours plaidé, dans la lignée de l’accord, pour qu’on s’occupe d’abord des industriels et ensuite des autres entreprises. Ceux qui devaient venir après passent désormais avant. EDF doit faire atterrir les contrats. La fin de l’Arenh [le mécanisme actuel de régulation du prix, ndlr] est fixée à fin 2025. Il faut accélérer.



