Malgré plus de 100 millions d’injections et plus de 50 millions de personnes présentant un schéma vaccinal complet – ce qui place la France parmi les meilleurs pays au monde en termes de couverture vaccinale –, l’épidémie de Covid-19 repart. Même des gens vaccinés tombent malades et peuvent se retrouver cloués au lit par le virus, nourrissant immanquablement la thèse selon laquelle les vaccins seraient inutiles. Ce qui est totalement faux.
Les vaccins actuellement autorisés en France contre le Covid-19 évitent le développement de formes graves, mais n’empêchent pas d’être infecté, de tomber malade, ni de transmettre le virus. La raison principale tient au fait qu’il s’agit à chaque fois de vaccins injectables, administrés par aiguille à travers la peau. Cecil Czerkinsky, vaccinologue directeur de recherche émérite à l'Inserm et basé à l’Institut de pharmacologie moléculaire et cellulaire du CNRS, souligne que « quand vous injectez un vaccin, les anticorps apparaissent dans le sang et les poumons, mais très peu dans la muqueuse naso-pharyngée, c'est-à-dire le nez et la gorge ».
Or, le virus n’infecte pas par voie sanguine, mais par voie orale. Les muqueuses respiratoires du nez et de la bouche sont la porte d’entrée et de sortie du SARS-CoV-2. C’est là que le virus arrive, se fixe, se réplique, et sort également, via la dispersion par gouttelettes et aérosols (d’où l’importance du masque porté au-dessus du nez, et surtout pas en dessous). L’infection se propage donc dans le corps depuis le nez et la bouche, tandis qu’avec les vaccins anti-Covid actuels, les anticorps se propagent dans le sang. Selon Cecil Czerkinsky, « avec les vaccins injectables, il n’existe pas d’immunité, ou en tout cas très faible et au mieux de façon transitoire, dans les muqueuses respiratoires. Sans immunité qui empêche le virus de pénétrer dans les muqueuses, vous n’avez pas de protection contre l’infection et la transmission ».
Une transmissibilité accrue avec le Delta
Avec la vaccination, ces risques d’infection et de transmission apparaissent néanmoins amoindris. La dernière modélisation de l’Institut Pasteur sur la propagation, publiée en septembre, indiquait que « la vaccination diminue le risque d’infection de 60% pour le variant Delta » et de 50% « le risque de transmission si une personne vaccinée est infectée ». Mais Didier Guillemot, responsable de l’unité Epidémiologie et modélisation de la résistance aux antimicrobiens à l’Institut Pasteur, rappelle toutefois que « la transmissibilité est le paramètre absolument essentiel ».
Or le variant Delta, devenu majoritaire en France, se propage nettement plus vite que la souche initiale de Wuhan (Alpha) ou que le variant britannique. Ce qui contribue aussi au rebond spectaculaire de l’épidémie dans une Europe déjà très vaccinée. « Avec la souche d’origine, Alpha, on estimait qu’il fallait atteindre autour de 70% d’immunité, mais avec Delta la transmissibilité a augmenté. Il faut donc obtenir des taux de vaccination supérieurs », ajoute l’épidémiologiste.
Des vaccins anti-Covid très efficaces
Cecil Czerkinsky estime qu’« il faut éviter d’être amnésique. En juin 2020, on considérait que si un vaccin apportait 50% d’efficacité, donc protégeant la moitié des personnes vaccinées contre la maladie sévère, les autorités sanitaires étaient prêtes à l’approuver. Là, c’est pratiquement de l'ordre de 90%, y compris contre le variant Delta. Ces vaccins sont proches de l’idéal. Ils gardent un très fort pouvoir de protection contre les formes sévères, c’est-à-dire l’hospitalisation et la mort », souligne-t-il. Grâce au développement dans le sang des anticorps, ces derniers vont neutraliser le SARS-CoV-2 là où l’infection devient la plus dangereuse : les poumons. Et éviter ainsi le développement de complications évoluant vers les formes graves du Covid-19. C’est d’ailleurs le même principe que les vaccins contre la grippe, qui sont remis à jour chaque année en fonction des souches grippales en circulation. « Ces vaccins évitent les formes graves, sauf qu’en termes d’efficacité, les vaccins Covid actuels sont bien plus efficaces que les vaccins grippaux, spécialement chez les sujets âgés », insiste Cecil Czerkinsky.
Dans une note mise à jour en octobre 2021, le CDC, le Centre fédéral américain de contrôle et de préventions des maladies, indiquait d’ailleurs, en s’appuyant sur de nombreuses études parues depuis 2010, que « la vaccination contre la grippe a réduit de plus de 65% le risque d’hospitalisation de grippes dues aux virus A(H1N1) ou de souches de type B pour les personnes de 65 ans et plus ». De son côté, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) assure qu’en « moyenne, le vaccin [contre la grippe, ndlr] prévient environ 60% des infections chez les adultes en bonne santé âgés de 18 à 64 ans ».
Les vaccins anti-Covid ne sont pas des cas isolés
Ce problème de risque d’infection et de déclaration de maladie n’est pas propre aux vaccins contre le Covid-19 ou contre la grippe. « Il existe très peu de vaccins qui neutralisent complètement une infection », reprend Cecil Czerkinsky. « Le vaccin contre le tétanos comporte un morceau de toxine qu’on a inactivé. On induit une réponse immunitaire contre cette toxine, mais pas contre la bactérie qui produit cette toxine. Vous êtes donc immunisé contre la maladie causée par cette toxine, mais vous n’avez pas de protection contre l’infection par le bacille qui la produit», considère-t-il.
Autre exemple, jugé plus pertinent par le vaccinologue : le vaccin contre la poliomyélite. « C’est une maladie virale, qui se propage par voie muqueuse, que ce soit par voie buccale et/ou intestinale, et disséminée par les matières fécales. Le vaccin est un virus inactivé injectable. Il neutralise le virus dans le sang et l’empêche de migrer dans le système nerveux. Mais en aucun cas, ce vaccin ne prévient contre l’infection intestinale. Il existe une formulation par voie orale de ce vaccin contre la poliomyélite, qui induit une réponse immunitaire dans les muqueuses du pharynx et de l'intestin et qui empêche le virus de pénétrer dans l'organisme et de se propager dans l'environnement », analyse-t-il.
La piste du vaccin anti-Covid par voie nasale
Si les vaccins actuels autorisés contre le Covid-19 sont tous sous forme injectable, des développements sont en cours pour des vaccins par voie orale ou par voie nasale pour prévenir l'entrée du virus. En France, l’Institut Pasteur y travaille, tout comme Biomap, une équipe mixte de recherche de l’Inrae et de l’Université de Tours Infectiologie et santé publique (ISP), qui a mis au point un candidat-vaccin à base de protéines virales et administrable par voie nasale. L’avantage, c’est qu’en injectant directement le vaccin dans les muqueuses respiratoires, les anticorps se développeraient à l’endroit idéal pour la neutralisation du virus à l’entrée, avec le potentiel d’éviter la dissémination.
Selon Cecil Czerkinsky « il y a une demi-douzaine de vaccins en développement par voie nasale, dont 3 en phase clinique, en phase I ». « Mais il faudra être patient, car cela prend beaucoup plus de temps. Il y a un problème de formulation. Un vaccin nasal doit pénétrer dans la muqueuse. Or, les muqueuses sont un environnement heureusement très défavorable pour les substances étrangères. Avec un vaccin injectable, vous enfreignez une barrière naturelle, la peau, ce n’est pas la même chose par voie muqueuse. A l’heure actuelle, on a des vaccins muqueux, essentiellement par voie orale, contre des maladies intestinales comme le choléra, la fièvre typhoïde ou le rotavirus, qui entraîne des gastro-entérites, et seulement un vaccin nasal contre la grippe, commercialisé plus récemment", précise le vaccinologue. L’arme absolue pourrait ainsi être une combinaison utilisant un vaccin injectable, prévenant les formes graves, et un vaccin nasal, prévenant l’infection.



