La course aux SMR se gagnera dans les usines. Sur la soixantaine de candidats à la construction de miniréacteurs nucléaires modulaires commerciaux dans le monde, ce n’est pas forcément le premier qui arrivera à faire certifier le design de son réacteur par une autorité de sûreté qui remportera la mise. Ce sera plutôt celui qui maîtrisera dès le départ sa chaîne logistique de production des modules à assembler et de son combustible. Car pour être viable économiquement, ces petits réacteurs doivent être installés et produits en série. Les porteurs de projet l’ont bien compris. C’est pourquoi ils travaillent en parallèle sur deux fronts : le design technologique et la stratégie industrielle. Tour d’horizon des quatre grandes stratégies développées pour gagner la course.
Capitaliser sur son outil industriel
Les porteurs de projet de SMR qui disposent déjà d’une supply chain intégrée, comme Westinghouse ou EDF, partent avec une longueur d’avance. « La course sera gagnée par ceux qui ont une robuste supply chain, avance Rita Baranwal, la responsable des ventes de l’AP300 de Westinghouse. C’est un avantage d’avoir nos propres usines, notamment de combustible. Mais notre philosophie consiste à acheter là où nous construisons. Pour l’AP1000 en Pologne, nous visons 50 à 60 % d’approvisionnement local. Pour les AP300, dont les composants sont identiques, la logique est la même. » Même son de cloche chez EDF, qui mise sur sa filiale industrielle Framatome pour réduire les coûts de son nouveau design de SMR Nuward.
Construire ses propres usines

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Le britannique Rolls-Royce avait dès le départ, annoncé vouloir disposer de sa propre usine pour assembler ses petits réacteurs modulaires à eau légère de 470 MWe et créé une filiale dédiée.. En septembre 2022, il avait présélectionné trois sites, mais le choix final reste à faire. En attendant, les premiers prototypes fonctionnels seront construits dans une unité au sein de l’université de Sheffield. En France, la start-up Jimmy, qui développe des chaudières nucléaires graphite-gaz de 10 MWh, a été la première à concrétiser ses ambitions industrielles. En février 2024, elle a annoncé l’acquisition d’un vaste terrain en face de la gare TGV du Creusot (Saône-et-Loire), sur lequel elle compte investir 100 millions d’euros pour construire trois usines : la première pour l’assemblage de son miniréacteur, la deuxième pour le montage du combustible, la troisième, qui ouvrira plus tard, pour la production du combustible.
De son côté, la start-up franco-italo-britannique Newcleo, qui développe un réacteur à neutrons rapides (RNR) refroidis au plomb de 200 MWe, a déclaré investir en France 1,7 milliard d’euros pour la construction de son usine de production de combustible MOX RNR, sur un terrain à Pont-sur-Seine, dans l'Aube. La start-up a également acquis en mars un terrain à Chusclan (Gard) pour y construire un centre de R&D où seront préparés les éléments de la future usine.
D’autres s’appuient sur des infrastructures existantes. La deeptech française Naarea, qui développe un microréacteur à neutrons rapides et sels fondu, a réservé une place dans la future usine de Phoenix Manufacturing d’impression 3D de pièces métalliques qui ouvrira à la fin de l’année dans les Deux-Sèvres. Outre-Atlantique, la start-up X-energy, qui travaille sur un réacteur haute température refroidi à l’hélium de 80 MWe, va bénéficier d’un investissement d’Amazon de 500 millions de dollars pour son usine de combustible Triso.
Sécuriser ses fournisseurs critiques
Même ceux qui disposent de leurs propres usines ou prévoient d’en construire une doivent sécuriser la fourniture de cuves, pompes, turboalternateurs, combustible… Dès 2021, Rolls-Royce SMR signait un contrat de 3,7 millions de livres avec Sheffield Forgemasters pour ses pièces forgées. En mai 2023, il choisissait Westinghouse pour ses combustibles et, en février dernier, il annonçait un accord avec Siemens Energy pour lui fournir des turbines à vapeur, des générateurs et d’autres systèmes auxiliaires.
Petit français actuellement en tête de la course aux SMR, avec sa chaudière nucléaire basse pression pour le chauffage urbain, Calogena a bien avancé dans sa supply chain. C’est l’italien Nine Engineering qui va fournir les parties neutroniques et thermo-hydrauliques, et une société tchèque la partie interne des cuves. Framatome lui apportera le combustible et Orano devrait être retenu pour le transport et le traitement du combustible usé. « À ce stade, nous sommes surtout sollicités pour des études sur certains périmètres du cycle du combustible », reconnaît Thibault Louvet, le directeur marketing et nouveau nucléaire d’Orano. La start-up travaille néanmoins à finaliser sa sélection de fournisseurs en Europe. « Mais comme nos équipements ne sont pas sous pression, il ne s’agit pas forcément de fournisseurs du nucléaire », indique Raphaël Gorgé, le dirigeant de Calogena. Pour les projets de réacteurs à neutrons rapides, Orano a mis en place deux groupes de travail commun. Le premier, avec Newcleo, Otrera et Hexana, planche sur les combustibles MOX et sur une potentielle usine à La Hague. Le second, avec Naarea, Thorizon et Stellaria, qui misent sur les sels fondus, « vise à fédérer les besoins industriels », explique Thibault Louvet.
Outre-Atlantique, on sait déjà que le combustible du réacteur à neutrons rapides aux sels fondus du canadien Terrestrial Energy sera fabriqué au Royaume-Uni par Springfields Fuels, filiale de Westinghouse. Alors que l’américain TerraPower, qui développe lui aussi un réacteur à sels fondus, travaille avec Framatome à la conception de son combustible. Il a également annoncé, en décembre 2024, avoir signé des contrats avec Ensa pour la tête du réacteur, avec Doosan Enerbility pour la cuve de protection et les supports internes du réacteur, avec HD Hyundai pour la cuve du réacteur et avec Marmen pour le bouchon rotatif. Un démonstrateur de ce réacteur est en cours de construction dans le Wyoming.
BWX Technologies, qui va fournir des pièces nucléaires pour l’AP1000 de Westinghouse, devrait aussi en fabriquer pour l’AP300. L’équipementier nucléaire américain a par ailleurs été sélectionné par l’américain GE Hitachi pour la fabrication du générateur de vapeur de son réacteur BWRX-300 à eau bouillante de 300 MWe. La société canadienne Worley Chemetics, qui possède une usine de fabrication à Pickering (Ontario), concevra et fabriquera le système de condenseur d’isolation. GE Hitachi a encore annoncé travailler avec l’ingénieriste AtkinsRéalis et Aecon Construction Group.
Assurer la construction d’un premier SMR de série
Reste le plus difficile, trouver un premier client prêt à s’engager et, potentiellement, à fournir un terrain pour y construire le premier de la série. Quitte à faire le forcing. En avril 2024, Jimmy a déposé une demande d’autorisation pour l’installation d’un miniréacteur à Bazancourt (Marne) afin de décarboner la distillerie et la sucrerie de Cristal Union. Même si ce dernier dit rester dubitatif sur la chaleur nucléaire. Grâce à l’aide de l’État français, Calogena devrait pouvoir construire le sien sur le site du CEA à Cadarache (Bouches-du-Rhône), qui pourrait remplacer le gaz dans le réseau de chaleur. Newcleo joue la prudence, en construisant d’abord une version 30 MWe de son réacteur et a acquis un terrain à Chinon (Indre-et-Loire), à proximité d’une centrale EDF. Il pourrait alimenter un datacenter. Le premier de série de 200 MWe doit lui être construit au Royaume-Uni. Masi c'est Rolls-Royce qui construira les 3 premiers SMR Outre-Manche.
L’américain Kairos Power a entamé en juillet 2024 la construction de son réacteur expérimental haute température refroidi aux sels fluorés de 30 MWth à Oak Ridge (Tennessee). Le premier BWRX-300 de GE Hitachi devrait être construit à Darlington, au Canada, sur le site d’Ontario Power Generation, pour alimenter le réseau électrique. Enfin, X-energy a décroché un accord avec le ministère de la Défense américain pour la fourniture d’un prototype mobile et a annoncé la construction de quatre unités sur le site du chimiste Dow au Texas.
Mais toutes ces annonces sont à prendre avec précaution. Car dans la course aux SMR, la communication joue un grand rôle. A l'exception de GeHitachi qui a obtenu début mai le feu vert du gouvernement pour construire de quatre BWRX-300 sur le site de la centrale de Darlington en Ontario au Canada, aucun autre de ces miniréacteurs n’a décroché d’autorisation de construction auprès d’une autorité de sûreté. #
Framatome produira les SMR Nuward d’EDF
Nouveau départ pour Nuward, le projet de miniréacteur nucléaire d'EDF. Finis les générateurs de vapeur à plaques et la chaudière nucléaire intégrée semi-enterrée, permettant une sûreté passive. En juin 2024, EDF a décidé de simplifier le design de son miniréacteur à eau légère pressurisée pour n’utiliser que des solutions déjà validées. En début d’année, Julien Garrel, le nouveau dirigeant de sa filiale SMR, a présenté la deuxième version de Nuward. Il a désormais tout d’un mini-EPR2 de 400 MW, avec sûreté active (contrôlée en temps réel par des humains), îlot nucléaire sous enceinte béton en surface et deux boucles primaires. Pour être compétitif, Nuward s’est fixé une durée de construction après le premier béton de 60 mois pour la tête de série, puis de 48 mois à partir de quatre à cinq unités. Pour y parvenir, la start-up s’inspire de la méthode qu’EDF met en œuvre pour les EPR2 : la préfabrication des éléments de génie civil et la production en série, par sa filiale Framatome, de tous les composants standardisés du circuit primaire. La filiale industrielle d’EDF (qui forge déjà des cuves et générateurs de vapeur, produit des pompes et assemblages, fournit des systèmes de contrôle commande, d’instrumentation et de cybersécurité…) monte en première ligne sur le dossier. Elle travaille déjà à la conception des chaudières nucléaires et du combustible de Nuward et est impliquée sur les études de sûreté. Elle apporte aussi des capacités d’essais en support de la qualification de ce réacteur. Afin d’être prête à produire des EPR et EPR2, des Nuward en série et les exporter, elle investit 2,6 milliards d’euros sur la période 2024-2028. De quoi moderniser ses usines, augmenter leur capacité de production et fabriquer des composants pour une capacité équivalente à 3,5 GWe par an.

Vous lisez un article du numéro 3742 de L'Usine Nouvelle - Mai 2025



