Les patronats allemand, italien et français actent l’incohérence d’un marché unique européen de l’électricité

Le Medef, le BDI (patronat allemand) et la Confindustria (patronat italien) étaient réunis à Paris en forum cette semaine. Lors de la restitution à la presse le 10 novembre, le sujet du marché unique de l’électricité a été discuté. Le président du BDI, Siegfried Russwurm, a estimé, comme ses partenaires, qu’avec des mix électriques nationaux si différents, l’idée d’un marché unique européen tiendrait difficilement à terme.

 

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BDI MEDEF Confindustria réunion patronat 10 novembre 2021
Siegfried Russwurm (BDI), Geoffroy Roux de Bézieux (Medef) et Carlo Bonomi (Confindustria) à Paris le 10 novembre 2021.

Les organisations patronales allemande, française et italienne, des trois pays représentant 50 % du PIB de l’Union, se sont retrouvées à Paris les 9 et 10 novembre pour définir ensemble les éléments clés d’une politique européenne favorable aux entreprises. Dans une déclaration commune, ils ont milité pour un soutien public aux investissements dans la transition énergétique, les industries du futur comme l’hydrogène ou celles engageant la souveraineté comme le cloud ou les semiconducteurs. Ils appellent aussi à un cadre réglementaire bancaire et assuranciel favorable au financement des entreprises et à l’innovation.

En revanche, ils ont acté la mise en œuvre de mix énergétiques très différents dans chaque pays qui rend complexe le principe même d’un marché unique de l’électricité.

Des mix électriques hétérogènes, un prix unique

Le président du BDI, l’organisation patronale allemande, Siegfried Russwurm, a déclaré : « Tant que nous aurons des approches si différentes sur la fourniture d’énergie dans l’Union, nous ne pourrons pas avoir un marché commun de l’énergie. Nous pouvons nous battre pour un marché commun du gaz mais un marché européen de l’électricité ne fonctionnera pas car les options en matière de génération d’électricité sont fondamentalement différentes. » Il milite pour « une approche réaliste, car il n’est pas approprié de parler d’un marché homogène pour l’électricité ». Et il assure avoir fait part aux dirigeants de son pays des conséquences des divergences sur les politiques énergétiques : « Ce n’est pas une bonne approche du gouvernement allemand de dire aux autres États membres comment gérer le marché de l’électricité, cela a peu de chances de succès. Cela n’aide pas de se disputer sur ce sujet. » Il a rappelé que le débat sur le nucléaire était clos en Allemagne et que le pays misait principalement, pour faire face à l’intermittence des énergies renouvelables, sur l’hydrogène vert à long terme et sur les centrales électriques à gaz à court terme.

Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Medef, a estimé aussi que « la manière dont le prix de l’électricité est fixé, au dernier mégawatt appelé, n’est pas correcte. Si dans les prochaines années, il y a un grand écart de prix entre l’électricité nucléaire et celle issue du gaz, nous devrons l’assumer. Et peut-être que cela conduira l’industrie allemande à acheter une électricité nucléaire française plus économique ».

De son côté, Carlo Bonomi, le président du patronat italien, a estimé que les conditions étaient réunies en Italie pour relancer un débat sur la stratégie énergétique du pays. « Nous devons avoir une discussion sur le nouveau nucléaire, en nous appuyant sur les chiffres », a déclaré le président de la Cofindustria, alors que le nucléaire a été précédemment évacué par deux référendums en Italie.

Le président du Medef a conclu qu’il y avait un consensus entre les trois patronats sur le fait « qu’il y aurait un mouvement massif vers l’électricité avec des sources différentes et des prix différents, ce qui rendait presque impossible d’avoir un prix unique de l’électricité dans le futur. C’est dommage mais c’est un fait ».

Des alliés pour le ministre de l'Économie français

Avec ces déclarations, les responsables des entreprises de ces trois grands pays européens apportent de l’eau au moulin du ministre de l’Économie Bruno Le Maire qui déclarait dès le 24 septembre sur Public Sénat : « Il faut revoir de fond en comble le fonctionnement du marché unique de l'électricité. Les Français en paient la facture d'une manière incompréhensible pour eux et totalement inefficace du point de vue économique. »

Le ministre reproche au marché l'alignement tarifaire entre le gaz et l'électricité. Le mécanisme de construction du prix de l’électricité en Europe implique en effet que le dernier moyen de production appelé fixe le tarif. Ces moyens sont requis en fonction de leur coût marginal d’utilisation avec, dans l’ordre, les EnR, les centrales nucléaires, les centrales à gaz puis celles à charbon. Si la France tire en majorité son énergie du nucléaire, c’est le coût de l’électricité des centrales à gaz allemandes qui sera pris en compte en cas de pic de demande. Lorsque le prix du gaz augmente, le prix de l’électricité en France, bien qu’elle soit issue majoritairement du nucléaire, augmente donc aussi.

Des États européens opposés

Les ambitions de réforme de Bruno Le Maire, exprimées dans une lettre à la Commission le 30 septembre, ont été formellement contrées par neuf pays européens : l’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg, le Danemark, l’Estonie, la Finlande, l’Irlande, la Lettonie et les Pays-Bas. Ils ont affirmé « ne pas pouvoir soutenir une quelconque mesure qui contreviendrait au marché interne de l’électricité, par exemple une réforme ad hoc du marché de gros ».

Lors de l’Eurogroupe du 8 novembre, le ministre Le Maire a donc plutôt appuyé des propositions de diversification de la source d’approvisionnement de gaz et d’achat groupé européen. Il a lancé l’idée d’un système de « stabilisateur automatique » du prix de l’électricité pour que les gains des producteurs soient transférés vers le fournisseur d’électricité, puis le consommateur. Mais il ne désarme pas sur une réforme plus en profondeur. Avoir à ses côtés le « pragmatisme » des trois premiers patronats européens n’est sans doute pas pour lui déplaire.

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