Le lithium américain, nouveau filon pour l’industrie minière et les constructeurs automobiles

A l’instar de Stellantis qui vient d'investir plus de 100 millions d’euros dans Controlled Thermal Resources, de nombreux constructeurs automobiles lorgnent l’industrie du lithium américain. Face à la peur de manquer d’or blanc à la fin de la décennie et aux incitations à la production locale du gouvernement Biden, les projets miniers se développent. 

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CTR lithium
Controlled Thermal Resources veut produire le lithium "le plus vert du monde" à partir des saumures pompées à Salton Sea, aux Etats-Unis.

Faut-il aller jusqu’en enfer pour s’assurer d’avoir sous la main les métaux des voitures électriques de demain ? L’annonce par Stellantis, le 17 août dernier, d'un investissement de plus de 100 millions de dollars (le montant exact n’est pas précisé) dans l’américain Controlled Thermal Resources (CTR) ne va pas jusque-là. Mais elle témoigne de la fébrilité du constructeur franco-italien comme de ses concurrents. Pour s’assurer de disposer du lithium vital à ses batteries électriques, Stellantis (qui a aussi investi dans des projets géothermaux similaires, portés par Vulcan Energy en Allemagne et en France) met des billes dans un projet ambitieux, dont le seul nom – Hell’s Kitchen, ou “la cuisine du diable” en bon français –  pourrait faire frémir.

Produire du lithium et de l’électricité

Stellantis, qui avait déjà passé un accord avec CTR il y a un peu plus d’un an pour 25 000 tonnes d'hydroxyde de lithium (la forme chimique du lithium privilégiée par les batteries les plus performantes), augmente son investissement dans le projet. En échange, il compte désormais obtenir 65 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an sur dix ans, à partir de 2027. De quoi produire à peu près un million de véhicules électriques chaque année.

Dans son communiqué de presse, le groupe automobile met en avant le caractère «bas carbone» du lithium de CTR. Au lieu de faire sécher des saumures chargées de lithium au soleil (comme le font la majorité des producteurs de lithium au Chili et en Argentine) ou de broyer des roches lithiées (la spécialité de l’Australie et de la Chine), CTR propose une nouvelle approche, dite géothermale. L'usine de la start-up (pour laquelle plus d’un milliard de dollars d'investissements sont prévus) viendra pomper les saumures que l’on trouve dans les profondeurs de la terre, sous le lac salé de Salton Sea.

Dans l'usine, ces eaux chaudes et chargées de métaux feront tourner des turbines pour produire de l’électricité renouvelable, tandis qu'une technologie d'extraction directe (DLE selon l'acronyme anglais) permettra de récupérer le lithium avant de réinjecter les saumures dans la terre. Un défi d’ingénierie. L'extraction directe est plébiscitée pour ses performances écologiques, mais n'est pas prouvée à l'échelle industrielle et impose d'adapter ses procédés à la composition chimique des saumures traitées. Très chaudes et chargées d'éléments toxiques, les saumures de Salton Sea sont réputées difficiles à manipuler.

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Un marché en déficit à la fin de la décennie

Pourquoi se donner tant de mal ? «Les prix du lithium se sont envolés l’année dernière, ce qui a poussé les constructeurs automobiles à se rendre compte que la sécurité d’approvisionnement en lithium est importante», contextualise Daisy Jennings-Gray, analyste des prix du lithium au sein du cabinet spécialisé Benchmark Minerals Intelligence. La tonne de lithium de qualité batterie se négocie aujourd’hui un peu au-dessus des 30 000 dollars, chiffre-t-elle, ce qui est loin des records de l'année dernière mais encore «bien au-dessus des coûts de production pour la vaste majorité des projets», souligne l’analyste. Surtout, le marché reste tendu. «Nous prévoyons un surplus de 2024 à 2026, mais ce dernier n’est pas énorme : l’échec d’un seul projet pourrait faire passer le marché en déficit, estime Daisy Jennings-Gray. Et les constructeurs automobiles sont surtout inquiets pour la fin de la décennie : après 2027 le marché pourrait connaître des manques importants, ce qui susciterait une remontée des prix».

industrie du lithiumUsine Nouvelle, chiffres BMI
industrie du lithium industrie du lithium (SEILLER-MANN, Nathan)

Presque insignifiante en 2023, la production américaine de lithium va exploser d'ici 2030 selon les prévisions du cabinet Benchmark Minerals Intelligence (crédits : L'Usine Nouvelle)

Une dynamique générale à laquelle s’ajoute un élément très local : le bouleversement induit par l’Inflation Reduction Act (IRA) de l’administration Biden. Annoncé il y a un an pour doper l'industrie verte, ce plan devrait à la fois augmenter les besoins des Etats-Unis en lithium (à hauteur de 15% de plus, selon les calculs de S&P Global) et favoriser la production locale de ce métal. «L’IRA vise à localiser à domicile la chaîne de valeur de batteries lithium-ion, et à réduire la dépendance des Etats-Unis à la Chine», décrypte Daisy Jennings-Gray. «Il met en place un apport monétaire [sous forme de crédit d’impôt pour les acquéreurs de véhicules électriques] de 7 500 dollars, dont l’octroi est conditionné à des exigences de production. La moitié relève des matières premières, qui doivent être extraites et raffinées aux Etats-Unis ou dans des pays avec lesquels des accords de libre échange ont été signés, et l’autre moitié de la production des composants de batteries.»

Non négligeable, ce bonus avait déjà poussé le géant américain GM à investir 650 millions de dollars dans un projet de mine rocheuse de Lithium America, en janvier dernier. Stellantis, qui porte les marques américaines Chrysler et Jeep et prévoit que la moitié de ses véhicules de tourisme et utilitaires légers vendus aux Etats-Unis en 2030 soient à motorisation électrique, suit la même logique. 

Ruée vers le lithium made in America

Bien que la majorité du lithium soit miné dans des pays avec lesquels les Etats-Unis ont des accords de libre-échange (comme le Chili et l’Australie), plusieurs industriels de la mine ont aussi des projets pour valoriser les importantes réserves de lithium du pays. Selon les prévisions de BMI, les quantités de lithium extraites sur le sol américain seront multipliées par plus de 100, pour atteindre environ 8% du marché mondial d'ici 2030 ! Une révolution, alors qu'une seule mine de lithium est exploitée dans le pays aujourd'hui : celle de Clayton Valley, dans le Nevada. Le géant Albemarle, très connu pour ses installations gigantesques à Atacama, au Chili, y fait s'évaporer des saumures à ciel ouvert pour en récupérer le lithium, de la même manière que l'on récolte le sel des marais salants.

«Les Etats-Unis ne manquent pas de lithium, qui n’est pas un métal rare. Mais le défi reste de trouver des endroits où il est possible d'en extraire de manière économique en quantité suffisante, d’autant plus que le pays est très peuplé», rappelle Daisy Jennings-Gray. Au Nevada, la gigantesque mine rocheuse de Thacker Pass, exploitée par Lithium America et dont la construction a commencé en mars 2023, fait face à des oppositions des peuples autochtones sur place. En Californie, trois entreprises (Controlled Thermal Resources, où Stellantis a pris des participations donc, Berkshire Hathaway et EnergySource Minerals) développent des procédés pour mettre à profit les saumures de Salton Sea, mais inquiètent aussi les habitants qui se soucient de potentiels rejets toxiques, rapporte Forbes. Même en Caroline du Nord, qui héberge les sièges sociaux de deux des plus grands raffineurs de lithium du monde, Albemarle et Livent, le projet de mine rocheuse à ciel ouvert de l'entreprise Piedmont Lithium (qui avait signé un contrat pour approvisionner Tesla en 2021) peine pour l’instant à obtenir ses permis face aux oppositions locales.

Un paysage compliqué, qui ne semble pas dissuader de nouveaux acteurs de se lancer. A l'instar du pétrolier Exxon Mobil qui, comme l'a révélé Reuters au début de l'été, a noué une alliance avec le spécialiste du traitement des eaux Tetra Technologies pour extraire de l'or blanc des saumures de l'Arkansas. La chasse au lithium ne fait que commencer.

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