«Pour être honnête, je n’ai pas l’impression d’avoir une très bonne expertise sur les matériaux», débute Patrick Pouyanné. Devant une assemblée de cadres dirigeants d’entreprises minières et métallurgiques et d’experts des matériaux, rassemblée lors du World Materials Forum – un événement annuel surnommé le « Davos des métaux critiques » qui s’est tenu les 6 et 7 juillet à Nancy (Meurthe-et-Moselle) – le PDG de TotalEnergies se montre modeste. Son entreprise a réalisé plus de 96% de ses bénéfices (record) dans les hydrocarbures en 2022 et n'est pas familière du monde de la mine. Sauf que «quand Total est devenu TotalEnergies, nous sommes passés du monde du pétrole et du gaz, qui est l’énergie du monde aujourd’hui et le sera pour assez longtemps, pour être un peu provocant, à un monde de matériaux», jugés indispensables pour construire une «entreprise d’électricité», opérant avec des panneaux solaires, des éoliennes et des batteries. «Nous aurons 22 à 23 gigawatts (GW) d’énergie renouvelable en capacité installée d’ici la fin de l’année», chiffre le dirigeant. Une «grosse machine» dont la construction met TotalEnergies face à «quelques questions pour l’approvisionnement en matériaux.»
Dans 1 MW d'éolien en mer, 15 tonnes de matériaux
L’enjeu des métaux pour les renouvelables est bien identifié. «C’est un nouveau monde. La fabrication d’une plateforme de gaz requiert à peu près 1 000 kilogrammes de matériaux pour un mégawatt (MW) d’énergie. Pour le solaire, c’est de l’ordre de 6 000 kg par MW, 10 000 pour l’éolien terrestre, et 15 000 pour l’éolien en mer», chiffre Patrick Pouyanné. S'appuyant notamment sur le rapport Varin, remis en janvier 2022 pour décrypter l'approvisionnement en métaux de l'industrie française, il souligne les risques de «goulot d’étranglement» que pose la transition énergétique, et la «renaissance de l’industrie minière» qu'elle suscite.
Bien sûr les métaux de batteries sont critiques, reconnaît-il. Mais «le métal le plus critique n’est pas celui auquel vous pensez : c’est le cuivre. Nous avons d’énormes besoins et commençons à affronter des pénuries», déclare l’industriel. Le PDG insiste : il faut mobiliser des kilomètres de ligne de transmission gros diamètre pour connecter un parc éolien offshore. De même, les aimants permanents dans les générateurs des éoliennes offshore mobilisent «600 kg de terres rares pour chaque MW».
Comment gérer ces besoins ? «C’est exactement la même situation que celle de l’énergie en 2022, c’est une question de sécurité d’approvisionnement», juge Patrick Pouyanné, qui met en garde à ne pas passer «d’une sur-dépendance au gaz russe à une sur-dépendance au raffinage de métaux chinois». Un risque qu’il juge évitable via la diversification des approvisionnements et la signature de contrats à long-terme avec les fournisseurs pour limiter les risques d’envolée des prix.

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Vers du lithium de schiste ?
Des stratégies déjà mises en œuvre par TotalEnergies, notamment au sein de sa filiale batteries Saft (qui participe à la giga-usine d'ACC dans le Pas-de-Calais aux-côtés de Stellantis et de Mercedes-Benz). «Pour chaque métal critique, nous avons vérifié ce que nous utilisons et notre nombre de fournisseurs, avec pour objectif d’en avoir au moins trois, dont un qui ne soit pas chinois». Une tâche «pas facile» quand 90% des terres rares, par exemple, sont raffinées en Chine. Le dirigeant de TotalEnergies suggère que l’Europe s’inspire de l’IRA américain, qui n’apporte «pas simplement des subventions et des incitations fiscales, mais lie ces dernières à une production domestique», souligne Patrick Pouyanné, qui enfonce le clou : «même pour les véhicules électriques, les incitations autour des giga-usines de batteries sont liées au contenu en métaux critiques minés aux Etats-Unis».
Cette nouvelle donne pourrait-elle changer le travail de l’entreprise, déjà habituée aux enjeux de l’extraction ? «Nous ne créerons pas de division minière dans TotalEnergies, non», évacue Patrick Pouyanné. Par contre, certaines opportunités de coproduction peuvent être saisies. «Il y a du lithium partout, nous en avons même trouvé dans nos puits de gaz sur le champ de Barnett, aux Etats-Unis. Il y a du lithium dans la saumure et nous commençons à penser que nous pourrions prendre la saumure, en séparer le lithium, et la réinjecter dans les puits», dévoile le PDG.
Sa société explore cette voie de valorisation des déchets de l'exploitation de gaz de schiste depuis plusieurs années, et a mis en place un pilote sur le sujet au Texas, où il teste depuis 2021 les technologies d'extraction et de raffinage de ce métal. Selon un article du magazine de l'Université chrétienne du Texas, qui a visité l'installation, l'extraction d'un baril de gaz de schiste produit quatre barils de saumure. TotalEnergies, qui a déjà produit 5 tonnes de chlorure de lithium, doit encore valider la rentabilité économique et environnementale de son procédé. Avant de décider d'adjoindre l'or blanc à l'or noir.



