Reportage

La Réunion, parfait laboratoire de l'agrivoltaïsme

Au cœur des champs de canne à sucre, quelques pionniers de l’agrivoltaïsme ont appris à maîtriser la culture sous serres solaires anticycloniques. Leur réussite reste méconnue.

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Depuis 2011, les serres photovoltaïques anticycloniques se multiplient sur l’île, principalement destinées à la culture de la vanille et l’exploitation maraîchère.

Sous une chaude pluie de l’automne austral, après avoir serpenté entre les champs de canne à sucre de la commune de Bras-Panon, dans le nord-est de l’île de la Réunion, nous rencontrons Antoine Masson, 76 ans. Débute alors avec lui la visite de la serre photovoltaïque anticyclonique toute neuve où sa fille, Juliette, 30 ans, en formation ce jour-là à la coopérative de vanille, fait pousser la précieuse plante. Les jeunes pieds de cette liane, qui prospère normalement à l’ombre de la forêt, ont été plantés en novembre.

Les premières gousses seront récoltées dans trois ans et vendues à la coopérative autour de 100 euros le kilo. Protégés par la serre, les pieds qui s’enroulent par paire autour de poteaux en béton n’ont pas été endommagés par le cyclone Belal mi-janvier. Une partie des cultures de l’île a été ravagée, notamment les bananiers, mais aussi nombre d’arbres supportant traditionnellement les pieds de vanille. C’est le cas de la parcelle située derrière la serre, comme le montre Antoine Masson, dépité.

Un territoire en pleine transition

  • 2 512 km2, dont 17% de surfaces agricoles utiles
  • 885 700 habitants
  • 100% d’électricité renouvelable à la fin de l’année, avec 13% d’hydraulique, 11% de solaire, d’éolien et de biogaz, 6% de bagasse (résidus de canne à sucre) et 70% de biomasse importée solide et liquide
  • 3 unités de méthanisation, dont une en cogénération

Source : EDF

Construite en décembre dernier et inaugurée le 25 avril, cette serre de 700 m², couverte à 50% de panneaux photovoltaïques délivrant 100 kilowatts-crête d’électricité, est bordée sur les côtés de filets anti-insectes et dispose de sa propre réserve d’eau. Elle a coûté 250000 euros. Conçue, financée et construite par l’énergéticien Corsica Sole, en collaboration avec la coopérative ProVanille, elle fait partie d’un projet initial de 30 serres sur des exploitations familiales. Mais l’opérateur n’a pour l’instant obtenu l’autorisation des autorités agricoles que pour en construire six. «Il a fallu faire face à la méfiance. Nous avons commencé à discuter avec ProVanille en 2017, mais les travaux n’ont pu être lancés qu’en 2023», explique Thomas Muller, le directeur du développement de Corsica Sole. L’agrivoltaïsme n’a pas bonne presse à la Réunion… Un paradoxe.

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Reportage Energie La Reunion - serre photovoltaïque de vanille de Juliette Masson Reportage Energie La Reunion - serre photovoltaïque de vanille de Juliette Masson (Come SITTLER/Come SITTLER)

La serre de vanille de Juliette Masson, à Bras-Panon, a été inaugurée le 25 avril. © Côme Sittler

Car l’ancienne île Bourbon en est pourtant l’un de ses berceaux, avec la mise en service de la première serre photovoltaïque anticyclonique en 2011. On en dénombrerait aujourd’hui une vingtaine, destinées au maraîchage, à l’horticulture et à la tisanerie. Le modèle a même essaimé à Mayotte. Cependant, ici, malgré les nouveaux projets, comme celui de Juliette Masson, certains parlent toujours d’un échec. Il est vrai que l’apprentissage de la culture sous serres, avec 50% d’ombrage, n’a pas été simple.

La plupart des sept serres pédagogiques de Bardzour, installées par Akuo Energy en 2014 sur le site du centre pénitentiaire de Saint-Denis, étaient quasiment vides lors de notre précédente visite, il y a cinq ans. Aujourd’hui, Rémi, l’ancien propriétaire du terrain, qui forme six détenus à la culture de l’anthurium, des herbes aromatiques et de quelques légumes, arrive à produire de quoi alimenter plusieurs restaurants de Saint-Denis. Mais il tâtonne encore pour savoir où intercaler des pieds de vanille sous deux serres dédiées aux légumes-feuilles. Et a dû aménager des parcelles à l’extérieur pour cultiver d’autres fruits et légumes inadaptés aux serres.

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Reportage Energie La Reunion - Site de culture marai?che?re de Bardzour Reportage Energie La Reunion - Site de culture marai?che?re de Bardzour (Come SITTLER/Come SITTLER)

À Bardzour, la culture sous serre est complétée par un potager extérieur. © Côme Sittler

Sous le feu des critiques des autres agriculteurs

Même constat à Saint-Joseph, dans le sud de l’île, avec les serres gérées par Jean-Bernard Gonthier. «Il m’a fallu réapprendre le rayonnement du soleil, poser des capteurs. Sous serre, il fait moins chaud l’été mais davantage l’hiver, avec un taux d’humidité plus élevé. Cela demande plus de travail, comme de souffler sur les fleurs de tomates. Certains rendements sont plus faibles qu’en plein champ, d’autres meilleurs. Les feuilles des plantes médicinales sont parfois plus grandes et davantage chargées en principes actifs sans que l’on sache pourquoi. Et certaines variétés de fruits ne poussent que sous serre», détaille l’agriculteur de 60 ans en cueillant un fruit de la passion jaune, qu’il nous invite à déguster. Un délice.

L’homme exploite depuis 2012, avec sa femme Gigi, pas moins de 1,4 hectare de serres photovoltaïques construites par Akuo Energy, en tisanerie, maraîchage, et depuis peu en pépinière ouverte au public. «J’ai accepté l’agrivoltaïsme car l’île a besoin de développer les énergies renouvelables et que j’étais opposé à l’installation de fermes solaires sur les terres agricoles», rappelle cet ex-syndicaliste alors élu à la Chambre d’agriculture. Aujourd’hui, Jean-Bernard Gonthier ne regrette pas son choix. Il déplore en revanche «n’avoir reçu aucune aide de l’Armeflhor», l’Association réunionnaise pour la modernisation de l’économie fruitière, légumière et horticole. Et même s’il se dit réticent à partager son expérience avec les autres agriculteurs de l’île, qui l’ont critiqué, il vient de créer un groupe de discussion sur l’agrivoltaïsme «avec ceux qui le veulent». Ils pourraient être de plus en plus nombreux.

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Reportage Energie La Reunion - Serre photovoltaïque Gonthier Reportage Energie La Reunion - Serre photovoltaïque Gonthier (Come SITTLER/Come SITTLER)

Jean-Bernard Gonthier cultive 15 types de plantes médicinales dans ses serres. L’une, qui porte le prénom de sa femme, Gigi a été convertie en pépinière ouverte au public. © Côme Sittler

Une récolte protégée des intempéries 

Car la pratique commence à démontrer ses vertus, notamment grâce au domaine de Bellevue de la famille Saint-Lambert, à Saint-Louis, dans le sud-ouest de l’île. C’est Pierre Saint-Lambert, 34 ans, qui nous y accueille, un large sourire accroché au visage. Son père, Jean-Edwards, 67 ans, un ancien logisticien à la retraite à l’origine du projet, se plaît à raconter comment, depuis 2012, son fils fait pousser de la vanille sous 1,8 hectare de serres photovoltaïques anticycloniques d’une puissance de 2,5 MW. Rachetée en 2022 par l’opérateur GreenYellow, spécialiste du solaire sur toitures et ombrières, cette exploitation légèrement encaissée dans un vallon est invisible depuis la nationale qui fait le tour de l’île. Il faut encore déambuler dans les champs de canne à sucre pour accéder au site, hypersécurisé, vanille oblige.

Les Saint-Lambert sont des pionniers ; ils ont essuyé les plâtres. Lorsqu’ils se sont lancés, le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) n’avait pas encore débuté ses essais de vanille sous serre. Pierre Saint-Lambert a «réussi à rester en bio, utilisant comme engrais de la fiente de chauves-souris de Madagascar, qui fait un détour par l’Espagne où elle est traitée. Nous utilisons des poteaux en bois de châtaignier, importés eux aussi, mais qui nourrissent les lianes, contrairement à ceux en béton». Problème, avec ce régime, les pieds de vanille planifolia prospèrent et commencent à se gêner les uns les autres. En ce début mai, on distingue les premières gousses vertes déjà bien joufflues. L’agrivoltaïsme sur la vanille est un succès. En 2019, la famille Saint-Lambert investit 2 millions d’euros dans une unité de transformation industrielle de la vanille inédite, avec notamment des séchoirs automatisés conçus par Jean-Edwards, qui entrent et sortent de la serre selon la météo et les besoins. 

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Serres photovoltaïques culture de vanille du domaine de Bellevue a? La Re?union Serres photovoltaïques culture de vanille du domaine de Bellevue a? La Re?union (Come SITTLER/Come SITTLER)

La vanille prospère sous les serres du domaine de Bellevue, protégée des intempéries. © Côme Sittler

L’agrivoltaïsme bien adapté à la vanille

De quoi faire baisser les coûts de production d’un tiers, même si l’installation ne tourne que trois mois par an. Alors que les gousses de vanille de la Réunion se négocient normalement à 1200 euros le kilo, celles du domaine de Bellevue sont vendues 800 euros le kilo. Certes, ce prix ne permet pas de concurrencer la vanille de Madagascar, dix fois moins chère, qui inonde les étales des marchés de l’île. Mais après avoir énervé et fait des jaloux, ce succès motive une relance de la production de vanille réunionnaise, qui avait drastiquement chuté ces dernières années. Outre les six serres de Corsica Sole avec la coopérative ProVanille, Pierre Saint-Lambert évoque un nouveau projet de serres solaires sur trois hectares, en partie en maraîchage, cette fois avec TotalEnergies. Il évoque également des projets de vanille portés par d’autres exploitants, qui pourraient utiliser, en prestation, l’usine de transformation du domaine de Bellevue. «On parle de 12 projets sur 20 à 30 hectares d’ici à 2030», avance Jean-Edwards Saint-Lambert.

Mais rien n’est fait. La Commission de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF) de la Réunion, qui donne les autorisations, reste très frileuse, voire hostile à l’agrivoltaïsme. «Elle pourrait attendre que les technologies soient validées par l’Ademe, comme le prévoit le décret paru le 8 avril», craint Xavier Ducret, le responsable Océan Indien d’Akuo Energy. Pourtant, l’île a un impérieux besoin d’accélérer dans le solaire. Et ce même si elle sera d’ici à la fin de l’année le premier territoire alimenté à 100% avec de l’électricité renouvelable, grâce à la conversion des centrales électriques d’EDF de Port Est à la biomasse liquide importée d’Europe et aux deux centrales d’Albioma, accolées à des sucreries, qui achèvent leur passage du charbon à la biomasse. La programmation pluriannuelle de l’énergie 2019-2028, adoptée en 2022, prévoit un doublement des capacités photovoltaïques, pour accompagner la hausse de la demande et atteindre l’autonomie énergétique en 2050. Cela signifie ajouter 250 MW d’ici à 2028 sur un territoire volcanique, soumis aux cyclones et où le foncier disponible est rare.

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Reportage Energie La Reunion - La centrale EDF de Port Est, à la Réunion, convertie au biofioul de colza Reportage Energie La Reunion - La centrale EDF de Port Est, à la Réunion, convertie au biofioul de colza (Come SITTLER/Come SITTLER)

La centrale EDF de Port Est a été convertie au biofioul de colza en 2023. © Côme Sittler

Développer les cultures vivrières, une priorité

Pour Jean-Pierre Chabriat, conseiller régional délégué à la transition énergétique, développer le solaire est une priorité, mais qui se télescope avec deux autres : «Notre fil rouge politique est de viser la souveraineté à la fois alimentaire, sanitaire et énergétique». Pas si simple. Le territoire importe encore 85% de l’énergie qu’il consomme, mais aussi 30% des fruits et légumes et environ 60% de la viande. L’agrivoltaïsme devrait donc davantage cibler les cultures vivrières, estime-t-il. Mais en attendant que de nouveaux projets associant agriculture et solaire émergent, il préfère miser sur le photovoltaïque sur toiture, avec des panneaux qui seraient installés à côté des chauffe-eau solaires déjà déployés sur plus de 85% des résidences principales de l’île.

À la préfecture aussi on reconnaît l’agrivoltaïsme comme une solution. «Nous attendons l’inventaire de la chambre d’agriculture, qui doit déterminer les terrains éligibles. Il existe de nombreuses friches, mais qui ont vocation à retourner à l’agriculture. En revanche, l’agrivoltaïsme sur des terrains d’élevage n’est pas prévu», s’étonne Emmanuel Braun, le directeur adjoint de la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement. La CDPENAF refuse d’ailleurs tous les projets de ce type. Akuo Energy a dû aller en justice pour valider un projet au-dessus d’un élevage de poulets. Et l’opérateur attend une décision judiciaire au sujet d’un élevage bovin.

Une improbable production de caviar

Pourtant, également dans ce domaine, le solaire a fait les preuves de son potentiel sur l’île. Pour s’en convaincre, direction L’Étang-Salé, à l’ouest, sur l’exploitation piscicole des Cèdres de Max Dyckerhoff, 59 ans. En 2015, Akuo Energy y a mis en service une installation solaire de 1,5 MW au-dessus de bassins d’élevage de tilapias.

De larges toits anticycloniques sont couverts aux deux tiers par des panneaux photovoltaïques et le reste par du plastique transparent. Les poissons sont protégés des prédateurs et des ultraviolets, le matériel des intempéries et les hommes de la chaleur. C’était une première en outremer. Ce projet, avec l’ombre qu’il apporte, a permis à l’entrepreneur de se lancer dans l’élevage d’esturgeons, dans de longs bassins équipés d’un système de recirculation d’eau traitée et réoxygénée. Il est fier de fournir certaines des meilleures tables de l’île. Depuis deux ans, il produit même un peu de caviar, sous la marque Caviar de Bourbon. Le fruit d’un investissement de 5 millions d’euros. Là encore, les serres ont protégé l’exploitation lors du passage du cyclone Belal.

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Reportage Energie La Reunion - Caviar Bourbon - Exploitation piscicole sous serres solaires Reportage Energie La Reunion - Caviar Bourbon - Exploitation piscicole sous serres solaires (Come SITTLER/Come SITTLER)

L’élevage d’esturgeons et la production de caviar seraient impossibles à la Réunion sans le solaire. © Côme Sittler

«Nous avons eu deux mètres d’eau, mais aucune perte. Les toits cassent le vent», observe Max Dyckerhoff. Reste qu’élever des esturgeons coûte très cher en énergie. L’entrepreneur a donc décidé d’ajouter 100 kW de panneaux solaires sur les toits de ses bassins, en autoconsommation cette fois. Une extension est déjà prévue, notamment pour alimenter le laboratoire de conditionnement du caviar ainsi qu’un nouvel espace de dégustation. «Tout cela n’est possible que grâce au photovoltaïque», souligne le chef d’entreprise. Reste à faire passer le message à la CDPNAF et à la chambre d’agriculture.

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Reportage Energie La Reunion - Exploitation piscicole caviar Bourbon sous serres solaires.jpg Reportage Energie La Reunion - Exploitation piscicole caviar Bourbon sous serres solaires.jpg (Come SITTLER/Come SITTLER)

Une partie des toitures solaires de l’exploitation piscicole des Cèdres est réservée à l’autoconsommation. © Côme Sittler

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3732-3733 - Juillet-Août 2024

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