Entretien

«La hausse des prix des matières premières va se poursuivre», avertit Damien Courvalin, analyste chez Goldman Sachs

Le manque d'investissements dans les matières premières contraint l'offre et pousse les prix à la hausse, analyse Damien Courvalin, analyste senior matières premières et directeur de la recherche sur l'énergie chez Goldman Sachs. La banque prévoit que le prix du pétrole repassera au-dessus des 100 dollars en 2022.

Réservé aux abonnés
Damien Courvalin strategiste chez Goldman Sachs
Pour Damien Courvalin, analyste chez Goldman Sachs, la hausse des prix des matières premières devient structurelle en 2022.

L'Usine Nouvelle. - Faut-il s’attendre à une nouvelle flambée des prix des matières premières en 2022 ?

Damien Courvalin. - L’augmentation des prix des matières a continué en 2021 et va se poursuivre en 2022. L’an dernier, elle était liée à un phénomène cyclique : la demande après le choc du Covid-19 a augmenté plus vite que la capacité de la production à redémarrer. Pour 2022 et 2023, nous sommes dans une contrainte structurelle, après dix-huit mois de sous-investissements. Il va falloir encore augmenter les prix pour que l’offre puisse enfin faire face à la normalisation de la demande. C’est vrai pour le pétrole. Si la demande revient à la normale d’ici à l’été, en partie grâce à un plus grand nombre de vols internationaux, les stocks et la capacité disponible de production atteindront des niveaux historiquement très bas.

Pourquoi la production a-t-elle redémarré aussi lentement ?

L’an dernier, nous étions, chez Goldman Sachs, les plus pessimistes sur la production globale. Pourtant, l’offre nous a surpris, nous aussi, par sa faiblesse. Une partie des pertes de production est permanente et l’industrie n’a pas autant de capacités que prévu pour redémarrer les puits de forage. Plusieurs facteurs entrent en jeu : la chute des prix de 2020 a réduit les capacités d’investissement. Les rendements financiers des producteurs étaient déjà faibles entre 2014 et 2019 et les investisseurs intègrent de plus en plus les critères ESG dans leurs allocations d’actifs.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

Si l’accès aux capitaux des compagnies pétrolières se réduit, leurs coûts de financement deviennent plus élevés. Cela nécessite donc des prix des matières premières plus élevés qu’auparavant pour attirer les investissements. A cela, s’ajoute un dernier facteur qui est l'incertitude sur cette transition énergétique. La demande de pétrole va-t-elle atteindre 110 millions de barils d'ici à 2030 ou va-t-elle plafonner avant ? Nous pensons que la demande va augmenter. Mais il y a une grande divergence des prévisions à un horizon cinq ans. Dans les périodes d’incertitudes élevées, les producteurs ont tendance à investir un peu moins.

Sur le marché du pétrole, la demande va-t-elle encore rester supérieure à l’offre ?

Nous venons de réviser à la hausse notre prévision pour les prix du pétrole, à 105 dollars le baril à la fin de l’année

Oui, sur le début de l'année. Puis la hausse des prix devrait permettre de normaliser l’offre et la demande. Nous venons de réviser à la hausse notre prévision pour les prix du pétrole, à 105 dollars le baril à la fin de l’année, contre 85 dollars jusque-là. On ne peut pas connaître une troisième année de hausse plus rapide de la demande que de la production sur le marché. Aujourd'hui les stocks sont déjà 10% plus bas que leur niveau normal.

Le pétrole de schiste américain va-t-il revenir sur le marché ?

On commence à avoir une augmentation des investissements dans le pétrole de schiste. Mais les producteurs ont changé. Ils ne veulent plus surinvestir pour augmenter leur production à tout prix, comme ils l'avaient fait en 2016 et 2017. Aujourd'hui, ce qui compte, c'est d'avoir les rendements suffisants pour attirer des investisseurs a priori peu enthousiastes à l’idée d’investir dans le pétrole. Cela nécessite donc, là aussi, des prix plus élevés.

L’Opep a-t-elle des marges de manœuvre ?

Dans les six prochains mois, l'Opep+ devrait augmenter sa production, ce qui va aider à résorber un peu ce déficit. Mais ils n'ont pas une capacité infinie. Près de la moitié des 23 membres de l’Opep n’arrivent pas à pomper plus. La Russie a des difficultés à court terme. Même des pays comme l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont annoncé des projets de hausse de capacités, mais pas opérationnels avant cinq à dix ans. Le niveau de capacité disponible est historiquement faible. Ce n’est plus une question de discipline du cartel, comme en 2021, mais de plus en plus des contraintes dictées par la géologie et le manque d’investissements.

Or, ne voit pas encore le cycle d'investissement redémarrer assez. Le risque, c'est de se retrouver dans la situation du marché du charbon, où le sous-investissement s’est fait à un rythme beaucoup plus rapide que la baisse de la demande et a conduit à des pénuries. Ce n’est pas notre scénario pour 2022-2023, mais cela reste possible. Il faut investir dans la transition énergétique, mais cela ne peut pas se faire au détriment de ce que l'on consomme aujourd'hui. Il est plus rapide de construire du renouvelable que de réduire la consommation de pétrole.

L'Agence internationale de l'énergie conseille pourtant de ne plus investir dans l’exploration…

Faire la transition énergétique par le sous-investissement crée un choc trop important sur le consommateur

Ils ont corrigé le tir depuis. La consommation de pétrole est à un niveau record et elle continue à augmenter. Si le cours du pétrole monte à 200 dollars, bien sûr que beaucoup plus de gens voudront acheter un véhicule électrique. Mais ces coûts de l'énergie pèsent en proportion plus sur les ménages aux revenus les plus bas. Cela pose un problème de société. Faire cette transition énergétique par le sous-investissement crée un choc trop important sur les consommateurs.

Faut-il s’attendre aux mêmes tensions sur les métaux industriels ?

Les inventaires ont chuté. Tous ces marchés restent en déficit, donc la hausse des prix devrait se poursuivre. Nous prévoyons 12 000 dollars la tonne de cuivre fin 2022, contre 9 700 dollars aujourd’hui, et 3 500 dollars la tonne pour l’aluminium, contre 3 000 dollars actuellement. Le problème est le même que pour le pétrole. Regardez le cuivre, qui est le métal le plus important de cette transition énergétique : les prix sont à des niveaux record depuis douze mois et pourtant, aucune nouvelle mine n’a été annoncée.

Les faibles rendements du secteur, l’inflation des coûts salariaux et énergétiques nécessitent des prix plus élevés pour financer des projets. S’y ajoutent aussi des changements politiques en Amérique du Sud - où ces investissements se font principalement -, qui s’accompagnent de projets de taxation plus élevés. L’aluminium, qui va aider à l’électrification, va nécessiter de lourds investissements pour se décarboner. Là encore, cela pousse les prix à la hausse.

Cette inflation ne risque-t-elle pas de freiner la transition énergétique ?

On la voit déjà dans le prix de vente des voitures électriques. A long terme, il est possible que l’on trouve des solutions techniques pour utiliser beaucoup moins de nickel et de lithium, étant donné la difficulté d’en produire et leur coût. Il faudra un portefeuille de solutions. La capture de carbone aura un rôle probablement plus important que ce que l'on envisageait il y a encore un an, pour effectuer cette transition énergétique. Le pétrole reste un mécanisme de transport d’énergie efficace. L’hydrogène permettra de compenser la volatilité des renouvelables. Mais il reste très intense en énergie et difficile à transporter.

A quel horizon les tensions sur le gazpeuvent-elles s’atténuer ?

Il y a eu une baisse importante des prix entre décembre et janvier. Mais rien n’est résolu, et il reste trois mois d’hiver. Avec une météo normale, le marché reste en déficit. L’Europe risque de voir la situation se reproduire, car le marché du gaz ne devrait pas changer à horizon trois ou quatre ans. La demande est en hausse en Asie, mais il faudra attendre 2025 et pour avoir une forte hausse de la production de gaz, avec la mise en service des gros projets GNL au Qatar notamment.

Quel rôle joue encore la Chine sur les marchés des matières premières ?

La Chine a été à l’origine du boom des matières premières dans les années 2000 par ses énormes investissements en infrastructures. La hausse du niveau de vie de la population a aussi entraîné plus de consommation de viande, d’énergie… Cette dynamique vient maintenant du reste du monde : la transition énergétique requiert une nouvelle infrastructure énergétique, qui va demander des investissements importants dans les dix années à venir. Les politiques publiques, après le Covid, sont aussi devenues plus redistributives, avec un soutien aux revenus les plus faibles. Or, la consommation de matières premières est tirée par les ménages les moins riches qui consacrent une part importante de leurs revenus à l’achat d’énergie, de nourritures, de biens industriels…

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
28 - 3F CENTRE VAL DE LOIRE
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs