La France veut faire émerger des champions européens grâce aux Piiec dans quatre domaines

Lors d’une conférence consacrée au renforcement de l’autonomie stratégique de l’industrie européenne, Bruno Le Maire a annoncé vouloir engager de nouveaux projets importants d'intérêt européen commun (Piiec) dans quatre domaines. Un message que portera Emmanuel Macron durant la présidence française de l'Union. Le président de la République s'exprime devant le Parlement de Strasbourg ce 18 janvier.

Réservé aux abonnés
Bruno Le Maire, ministre de l'Economie
Lors d'une conférence organisée à Bercy jeudi 13 janvier, le ministre de l’Economie, des Finances et de la Relance, Bruno Le Maire, a plaidé pour un renforcement des chaînes de valeur stratégiques de l’Union européenne (UE).

«Nous allons d’abord nous appuyer sur les Piiec». Lors d’une conférence intitulée «Une industrie plus forte pour une Europe plus autonome» organisée à Bercy jeudi 13 janvier, le ministre de l’Economie, des Finances et de la Relance, Bruno Le Maire, a plaidé pour un renforcement des chaînes de valeur stratégiques de l’Union européenne (UE). «La crise nous a ouvert les yeux sur des faiblesses économiques qui sont inacceptables pour l’Europe», a-t-il martelé, appelant à «bâtir un nouveau modèle économique européen» faisant fi de «l’idée dépassée que ce qui peut se produire moins cher doit se produire ailleurs». «Nous ne voulons plus la croissance pour la croissance», a-t-il même déclaré.

Si Bruno Le Maire se permet de telles envolées lyriques, c’est que le monde des affaires et les responsables politiques ont récemment pris conscience des défis industriels qui attendent le continent européen, à la faveur de la pandémie.

«Un alignement des planètes exceptionnel pour réaliser tout de suite l’autonomie stratégique» se dessine, et la France compte bien en profiter dans le cadre de sa présidence de l’UE, que défendra Emmanuel Macron ce 18 janvier dans un discours au Parlement européen. Pour «rebâtir la souveraineté et aller plus loin dans l’innovation et la recherche»,Paris souhaite multiplier les nouveaux projets importants d'intérêt européen commun (Piiec) au cours des six prochains mois.

Permettre l’émergence de champions européens

Les Piiec sont de gros projets d’investissement permettant aux Etats membres de déroger aux règles entourant les aides d’Etat (par ailleurs récemment remaniées) en subventionnant directement des industries d'avenir. L’instrument, officiellement créé en 2014, est inscrit dans le Traité de Lisbonne (page 58). Des Piiec ont déjà vu le jour dans la microélectronique et les batteries électriques. Demain, ce sera au tour de l’hydrogène, des semi-conducteurs, du secteur de la santé et du stockage de données numériques (le cloud), promet la France.

L’objectif : permettre l’émergence de champions européens pour concurrencer les géants américains et chinois, qui ont parfois beaucoup d’avance dans certains de ces secteurs jugés stratégiques. Selon le Commissaire au Marché intérieur, Thierry Breton, ces projets industriels prioritaires doivent permettre à l’Europe non pas de «tout produire elle-même, mais de mettre ses approvisionnements à l’abri des aléas de la géopolitique des chaînes de valeur».

L’Europe bientôt deuxième producteur mondial de batteries

Avec deux projets d’investissements dans l’industrie des batteries électriques depuis décembre 2019 et janvier 2021, l’UE s’est fixée comme ambition de faire émerger quelque 38 gigafactories sur le continent d’ici 2030. Thiery Breton s’est félicité «des 120 milliards d'euros d'investissements publics et (surtout) privés» en la matière, «soit 3,5 fois plus que la Chine». D’ici trois ans, l’Europe devrait devenir le deuxième producteur mondial de cellules de batteries. Mais le chemin reste sinueux pour gagner en autonomie, alors que la Chine produit aujourd’hui 85% des batteries électriques dans le monde.

Ce domaine est l’un des «premiers exemples tangibles de prospective stratégique, dans lequel la France est un acteur clé», a rappelé le vice-président de la Commission européenne Maros Sefcovic, avec l’ouverture prochaine d’une usine à Douvrin (Pas-de-Calais). Codétenue par Saft, PSA et Opel, elle devrait produire des cellules et modules de batteries automobiles à partir de fin 2023. «Etre autonome, c'est garder les emplois, les usines et la valeur chez soi», a martelé le ministre des Finances français, Bruno Le Maire. «Il n’y a pas de honte», a-t-il assuré.

Présent lors d’une table ronde, Philippe Varin, président du Conseil d’administration de Suez, s’est montré enjoué : «On va passer de 0 à 600 MWh de batteries et on peut espérer à terme 20 à 30% de la production mondiale en Europe. Deux grandes questions demeurent malgré tout : la sécurisation des matières premières et à la localisation des stades intermédiaires de valeur ajoutée.»L’exploitation de terres rares est en effet dominée aujourd’hui par la Chine, leader dans leur extraction et raffinage.

Des investissements dans les puces à fine gravure

Autre projet de taille : les semi-conducteurs. Ce marché pourrait doubler d’ici la fin de la décennie et l’Europe est aux avant-postes pour développer ses capacités. Le Commissaire Thierry Breton devrait d’ailleurs présenter prochainement un règlement européen pour assurer des investissements en la matière, le EU Chips Act. Son ambition : préparer le terrain pour un leadership européen sur les semi-conducteurs de la prochaine génération, c'est-à-dire en dessous de 5 ou même 2 nanomètres, dont il espère porter la production européenne à 20% du total mondial.

800 millions d’euros annuel pour l’hydrogène

Autre filière où une forme d’industrialisation commence à se développer en Europe, et où les 27 souhaitent accélérer : la production d’hydrogène. «Nous débloquons 800 millions d'euros de fonds européens chaque année pour des projets relatifs à l'hydrogène. Une législation sur la définition et la certification de l'hydrogène est en préparation», a assuré Thierry Breton. Le Piiec sur l’hydrogène permettra de construire des usines d’électrolyse et devrait financer la décarbonation de certaines industries.

Le Cloud et la santé

Un autre projet industriel majeur en discussion à Bruxelles concerne le cloud souverain. Après le lancement du projet de cloud européen Gaia-X, résultat d’une initiative franco-allemande, l’UE veut aller plus loin. Une feuille de route technologique est déjà finalisée et quelque «40 entreprises informatiques européennes se sont regroupées pour développer la prochaine génération de technologies de traitement des données et positionner l'Europe dans la course aux solutions de pointe hautement sécurisées et à faible latence». Sur la santé, de nombreux projets sont sur la table. Mais de l’aveu même des politiques, «il reste encore pas mal de travail» pour faire émerger des biotechnologies de pointe (industrialisation des thérapies géniques, cellulaires, bioproduction…).

«Apporter des solutions structurelles»

Tous ces sujets seront sur la table du prochain conseil informel des ministres de l'Industrie, prévu les 31 janvier et 1er février à Lens (Pas-de-Calais). Mais une chose est sûre pour tous les participants à la conférence : si les Piiec sont des instruments qui peuvent permettre à l’UE d’assurer son indépendance industrielle et de peser sur la scène internationale, ceux-ci doivent être utilisés «pour apporter les solutions structurelles nécessaires à long terme», a tenu à préciser Maros Sefcovic, appelant de ses vœux l’établissement d’une véritable stratégie de long terme pour l’UE.

C’est pourquoi la présidence française a d’autres priorités en matière de concurrence et de compétitivité et cherchera notamment à faire adopter un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. «Car il faut innover, mais aussi protéger l’industrie européenne», a tonné Bruno Le Maire.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.