La biomasse ? Tout le monde en veut ! Les gaziers, qui misent tout sur elle pour verdir 100% du gaz que la France consommera d’ici à 2050. Les collectivités locales et les industriels, qui l’utilisent de plus en plus pour décarboner la production de chaleur. Les producteurs de biocarburants routiers, aériens ou maritimes, qui en cherchent partout en attendant la baisse des coûts de production des alternatives de synthèse. Mais tous ne seront pas servis : les ressources en biomasse de la France ne vont pas suffire à couvrir ces besoins. Et en importer n’est pas franchement une option durable.
Le sujet de la priorisation des usages de la biomasse est donc sur le haut de la pile des dossiers à traiter par Antoine Pellion, le secrétaire général à la planification écologique, qui anticipe des tensions sur la ressource et les bioénergies dès 2030. Pas moins de trois pages de son tableau de bord publié cet été, dont une avec des propositions de hiérarchisation des usages de la biomasse locale, sont consacrées au sujet.
40% d’énergie à remplacer
Pour sortir des énergies fossiles et atteindre la neutralité carbone, la part de l’électricité dans le mix de consommation d’énergie va passer de 25% à environ 60% d’ici à 2050, production d’hydrogène comprise. Il restera encore 40% d’énergie à remplacer pour répondre aux besoins que l’on ne pourra ni électrifier ni passer à l’hydrogène. Même si la France atteint ses objectifs de sobriété et baisse de 40% sa consommation d’énergie d’ici là, le compte n’y sera pas.
«Cela fait des années que l’on dit que l’on a vendu cinq fois la biomasse dans ses différents usages», clame Emmanuelle Wargon, la présidente de la Commission de régulation de l’énergie, qui appelle à une grande vigilance sur ce sujet. D’autant plus que le changement climatique diminue le volume de biomasse disponible. «Nous avons un vrai sujet de capacité de production de biomasse. Les usages potentiels dépassent les ressources dont nous disposons sur notre territoire, pourtant riche en cultures et en forêts», explique de son côté Roland Lescure, le ministre de l’Industrie. «Le bouclage offre-demande ne se fait pas», renchérit Thomas Veyrenc, le directeur général chargé de la prospective de RTE, le gestionnaire du réseau d’électricité, dont les bilans prévisionnels donnent le ton de la politique énergétique gouvernementale.

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Réallouer une partie de la biomasse dédiée à l'élevage
Pourtant, l’étude de 2018 «Un mix de gaz 100 % renouvelables en 2050» de l’Ademe, qui fait toujours référence auprès des gaziers, assurait bien qu’il y avait largement assez de biomasse pour se passer de gaz naturel. Mais la situation, climatique notamment, a évolué. Une étude de 2023 de l’Iddri et Solagro, évalue à environ 310 millions de tonnes de matière sèche (MtMS) de biomasse végétale par an la production du secteur des terres en France métropolitaine. Elle est composée à part quasi égale de fourrages, de résidus de culture, de graines, fruits et légumes et de bois de forêt ou non. Un peu plus du tiers est mobilisé en alimentation animale, et environ 15% à des fins énergétiques. Or, divers scénarios prospectifs récents (SNBC, Transition 2050 de l’Ademe, Afterres2050, NégaWatt, WWF), envisagent tous un doublement des usages de biomasse non alimentaire, observe l’étude Iddri-Solagro. Las, les surfaces productibles baissent du fait de l’artificialisation des sols. La productivité des terres est affectée par le réchauffement climatique et il faut ramener davantage de biomasse pour diminuer les intrants chimiques et stocker le carbone. Enfin, il s'agit de veiller à ne pas concurrencer les besoins alimentaires.
Pour augmenter la biomasse énergie, une solution serait de réallouer une partie de la biomasse dédiée à l’alimentation animale, mais au prix d’une réduction drastique des cheptels. La filière forêt-bois devrait, elle aussi, arbitrer entre résilience, puits de carbone, biodiversité et productivité. «Une réorganisation des flux de biomasse ne pourra se faire sans concertation ni choix politiques », explique l’étude Iddri-Solagro. Il s’agit en effet de gérer la rareté. Une gouvernance de la biomasse, ouverte et transparente, est nécessaire et urgente, explique un avis du Cese. Les ministères de l’Énergie, de l’Industrie et de l’Agriculture ne vont pas pouvoir régler le problème chacun de son côté. #
Le bilan carbone du bois-énergie remis en question
La note de France Stratégie « Vers une planification de la filière forêt-bois », publiée cet été, a dû jeter un froid dans celle du bois-énergie. Elle remet en cause le postulat selon lequel l’usage énergétique du bois, par combustion directe ou sous forme de biocarburant ou de biogaz, puisse être considéré comme neutre en carbone. La note explique aussi que, dans le cadre de la lutte contre le dérèglement climatique, il faut choisir entre deux stratégies d’exploitation des forêts : soit augmenter le stock de carbone contenu dans la forêt en réduisant son exploitation, soit exploiter davantage et exporter une partie du carbone des forêts dans des matériaux bois à durée de vie longue. France Stratégie ne tranche pas mais invite à revoir les modes de calcul des bilans carbone liés aux différents usages du bois et à réaliser un travail local de caractérisation de l’état de santé des forêts avant de choisir. La note propose aussi de réorienter une partie du bois-énergie vers la production de matériaux à durée de vie longue, tels les panneaux et les isolants nécessaires à la rénovation énergétique des bâtiments. Et pour financer le développement de cette filière, de réorienter une partie du fonds chaleur vers la filière bois-industrie.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3723 - Octobre 2023



