Enquête

À la recherche de nouveaux gisements de biomasse

Face à l'urgence climatique, de plus en plus d'industriels cherchent à se verdir et/ou à se décarboner. Pour ce faire, ils font appel à la biomasse. Mais y en aura-t-il pour tout le monde ? Le Conseil économique social et environnemental, à travers sa commission de l'environnement, appelle à développer de nouvelles ressources végétales tout en repensant les usages.

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Le mycélium, système racinaire des champignons, est une source de biomasse intéressante pour l'emballage, notamment.

Biocarburants, matériaux, ingrédients cosmétiques… La biomasse est de plus en plus sollicitée pour développer de nouveaux produits. Si la cosmétique s'est tournée vers la biomasse depuis de nombreuses années, à la recherche de davantage de naturalité, nul ne peut échapper au constat qu'aujourd'hui, tous les secteurs se dirigent vers les ressources naturelles. Et pour cause : face à l'urgence climatique, les industriels cherchent à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, et notamment de CO2 issu des ressources fossiles, principal facteur du changement climatique accéléré que nous connaissons. C'est pourquoi le secteur du transport, routier comme aérien - très souvent pointé du doigt comme extrêmement polluant -, accélère sur le développement des biocarburants. En plus des obligations de mélange pour le transport routier, de nouvelles réglementations ont été votées pour le secteur de l'aviation. En effet, à compter du 1er janvier 2025, les fournisseurs de carburant d'aviation, au départ de tous les aéroports européens de plus d'un million de passagers, seront dans l'obligation d'incorporer un minimum de 2 % de carburants durables au kérosène. Ce taux devrait augmenter progressivement pour atteindre les 63 % en 2050. À cela se rajoute une forte hausse de la demande en gaz renouvelable pour remplacer le gaz russe, depuis le début de la guerre en Ukraine. Sans parler de la nouvelle réglementation environnementale RE 2020 qui encourage le recours aux matériaux biosourcés pour les nouvelles constructions. C'est pourquoi se pose la question de la disponibilité de la biomasse. Y aura-t-il suffisamment de ressources pour répondre à tous les besoins ? Face à cette inquiétude, la commission de l'environnement du Conseil économique social et environnemental (Cese) a remis un avis intitulé « Quels besoins de gouvernance pour les différents usages de la biomasse ? ».

« Avec EpE, Entreprises pour l'environnement, nous avions réalisé l'étude ZEN 2050 (Zéro émission nette) dans laquelle nous alertions déjà sur les quantités de biomasse disponibles », raconte Claire Tutenuit, corapporteure de l'avis du Cese avec Pascal Ferey, agriculteur représentant la FNSEA. Avant de poursuivre : « Tous les secteurs, que ce soit celui du gaz, des carburants, de la chimie ou des matériaux, prévoyaient d'ores et déjà de se verdir à l'aide de la biomasse. Et lorsque nous avons réalisé une addition des volumes, nous avons constaté que nous étions bien au-dessus des volumes disponibles ». Suite à ce constat, le Cese a proposé une auto-saisine sur le sujet de la disponibilité des biomasses. Et qui, mieux qu'une assemblée composée de représentants de la société civile, notamment du monde agricole, de l'industrie, et du domaine de l'écologie, pour réaliser ce travail ? « Cela permet d'avoir une vision beaucoup plus transverse. Au sein d'EpE, on dénombre seulement des experts et des entreprises », estime Claire Tutenuit.

Des champignons pour emballer

La société lot-et-garonnaise Embelium amis au point une solution ayant vocation à remplacer les mousses et polystyrènes d'emballage. « Nous utilisons des fibres végétales qui sont des coproduits agricoles, tels que des coproduits de chanvre, de maïs ou de tournesol, que l'on ensemence avec du mycélium de champignon » , explique Rémi Laurant, fondateur d'Embelium. La préparation est ensuite placée dans des moules. « Il faut ensuite cinq jours au mycélium pour qu'il puisse jouer son rôle et former la pièce désirée » , raconte Rémi Laurant. Ce processus, 100 % naturel, permet de cultiver directement des pièces de calage pour des produits vendus en ligne. En plus de ne nécessiter aucun intrant pour son développement, il s'agit d'un matériau biodégradable. Ainsi, il peut être placé en composteur industriel où il sera ensuite valorisé de différentes façons.

 

Et pour cet avis, la commission de l'environnement du Cese s'est notamment basée sur une étude récente de l’IDDRI et Solagro – Biomasse et neutralité climat en 2050 : gérer la rareté pour maintenir des écosystèmes productifs et résilients. Celle-ci fournit une estimation de la production de biomasse issue de l’agriculture et des forêts en France métropolitaine, hors biomasse aquatique. La production de biomasse végétale annuelle est estimée à 310 millions de tonnes de matière sèche, dont plus de 70 % reviennent à l’agriculture, que ce soit pour l’alimentation du bétail ou la fertilisation des sols. Les autres filières dépendant de la biomasse sont, quant à elles, très peu desservies. « Les auditions auxquelles nous avons procédé ont laissé voir des déséquilibres entre les attentes des mondes de l’énergie, de la chimie et des matériaux et ce que peut fournir le monde agricole, qui utilise sa biomasse soit pour l’alimentation humaine et animale, soit pour le retour au sol de la matière organique, qui est très important pour la fertilité », explique Claire Tutenuit.

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Comment trouver de grands volumes de biomasse pour de nouveaux usages ? L’une des premières voies pour augmenter les volumes disponibles est d’encourager la sobriété. « Il n’y a pas assez de biomasse pour tout faire » , pointe Claire Tutenuit. De plus, en analysant les usages de la biomasse, le Cese a constaté qu’une très grande partie est destinée à l’alimentation animale. L’avis propose de détourner une partie de ce flux, en particulier vers d’autres secteurs, notamment celui de l’énergie. Mais pour pouvoir réaliser cette réattribution de flux, il est nécessaire de repenser les modèles agricoles, notamment limiter l’élevage intensif et se tourner vers des élevages plus raisonnés. Et cela passe par la mise en place de nouvelles feuilles de route, que ce soit aux niveaux local, national, voire même européen. « En effet, on ne peut pas diriger la production nationale vers des applications énergétiques pour importer de la matière afin de compenser les flux de biomasse qui ont été redirigés », estime Claire Tutenuit. Et pour construire de nouvelles feuilles de route, il est nécessaire d’impliquer les différents acteurs de la biomasse et d’accompagner les agriculteurs dans la transition de leurs pratiques. « Dans la mesure où l’on veut affecter des quantités significatives de biomasse à des usages énergétiques et industriels, il faut que le monde agricole l'ait anticipé. Les filières doivent avoir le temps d'être construites, qu'il y ait une visibilité et une gestion des risques. Il faut donc que les systèmes et modèles économiques aient été travaillés ensemble. Le monde agricole et le monde industriel doivent donc travailler beaucoup plus étroitement en collaboration que ce qu'ils ont fait jusqu'à présent » , envisage la rapporteure. Pour assurer le succès de telles collaborations, l'identification des besoins des industriels est obligatoire. Quelles sont les molécules d'origine fossile qu'il faut substituer ? Où peut-on les trouver ?

Produire localement du latex grâce au guayule

Utilisé dans les dispositifs médicaux, les gants chirurgicaux ou les équipements de protection individuelle, le latex (de polyisoprène) peut être d'origine fossile ou naturelle. Dans le second cas, il est produit exclusivement à partir d'hévéa, un arbre qui ne pousse que dans les régions tropicales d'Asie, d'Afrique et d'Amérique du Sud. Le latex naturel représentant près de 50 % de la production mondiale de ce matériau, certains cherchent des alternatives. C'est le cas de la société française GuaTecs qui travaille à la mise en place d'une filière française de latex issu du guayule. Ce buisson, originaire du Mexique et adapté au climat méditerranéen, est riche en latex. En plus d'être une alternative au latex d'origine pétrolière, il est moins allergisant que le latex issu d'hévéa, en raison de l'absence de protéines généralement présentes dans l'arbre à caoutchouc. En outre, sa capacité d'adaptation au climat méditerranéen en fait une biomasse intéressante en tant qu'alternative agro-industrielle pour la valorisation de friches agricoles et industrielles situées dans des zones semi-arides, telles que l'Occitanie. À noter que cette plante est également étudiée pour la production de combustible ou l'extraction de molécules d'intérêt pour la conception de médicaments.

 

Des gisements prometteurs, source d'opportunités

L'avis du Cese s'est surtout concentré sur des biomasses telles que le bois, les coproduits de l'agroalimentaire (tourteaux de soja, de colza ou encore de tournesol), les huiles de cuisson usagées, les graisses animales ou encore les résidus de cultures. Il existe pourtant bien d'autres gisements de biomasse qui pourraient être valorisés de différentes manières, notamment des cultures telles que le chanvre, le lin ou encore d'autres à exploiter, comme les taillis à courte rotation, le miscanthus, ou les haies, sans oublier les diverses biomasses utilisées par le secteur cosmétique. Fleur de muguet, noyau d'abricot, feuille de kiwi ou encore écorce d'orange, beaucoup de coproduits agricoles trouvent une voie de valorisation dans les produits de beauté. D'ailleurs, bien qu'il offre une voie de valorisation à haute valeur ajoutée pour des matières considérées auparavant comme des déchets, le secteur cosmétique a l'avantage de n'utiliser que de faibles volumes de biomasse pour la production d'ingrédients et de principes actifs. Ce secteur aura donc moins de difficultés à trouver les flux d'approvisionnement.

D'autres gisements de biomasse prometteurs se profilent avec les déchets organiques, il s'agit notamment des déchets alimentaires des particuliers qui ne sont, pour l'instant, pas collectés. Cela devrait bientôt changer. En effet, dans le cadre de la loi de février 2020 contre le gaspillage et pour l'économie circulaire, tous les particuliers disposeront, à compter du 1er janvier 2024, d'une solution à la source du tri de leurs biodéchets. « Nous n'avons pas pris en compte les biodéchets, car pour l'instant, ils sont envoyés en incinérateurs. De plus, ils ne constituent pas des volumes conséquents à l'échelle du remplacement des fossiles » , estime Claire Tutenuit. Et pourtant, nos déchets alimentaires seront bientôt envoyés dans des composteurs industriels et trouveront donc une voie de valorisation potentielle en tant que fertilisants. Autre ressource valorisable : les boues de station d'épuration (Step), également pressenties pour être utilisées comme fertilisants. « Le problème avec les boues de Step est la nécessité d'avoir un traitement en amont qui soit très strict. On ne peut pas se permettre d'avoir des résidus médicamenteux, par exemple, avant de répandre les boues de Step sur des cultures » , précise Claire Tutenuit. Quant aux différentes ressources d'origine marine, elles ont été complètement écartées.

Le bambou entre sur le marché des composites

Ancré de longue date dans les méthodes de construction et de fabrication d'objets dans diverses régions du monde (Asie du Sud-Est, notamment), le bambou est pourtant encore peu valorisé chez nous. Pourtant, cette plante permet de produire des fibres techniques, tout comme le lin ou le chanvre, et peut venir se substituer aux habituelles fibres de verre et de carbone des matériaux composites. La société Cobratex a développé un ruban continu de fibres de bambou unidirectionnel unique. En plus d'être un très bon puits de carbone en raison de sa pousse rapide, le bambou présente d'autres avantages : la fibre de bambou permet de garantir la qualité du renfort et a des propriétés d'amortissement et d'isolation. Cette innovation prometteuse, labellisée Solar Impulse par la Fondation éponyme, trouve d'ores et déjà des applications dans les sports et loisirs (kite-surf, palme, planche de surf, nautisme), dans l'aéronautique, la logistique ou encore la fabrication de prothèses médicales.

« Nous n'avons pas pris en compte les nouvelles biomasses marines, que ce soient les algues, les microalgues ou les coproduits de la mer. Il y a, pour l'instant, trop de freins technologiques pour les prendre en considération. Nous avons besoin d'innovation sur ces filières », estime Claire Tutenuit. Pourtant, la mer est un gisement conséquent de biomasse. La conchyliculture, par exemple, génère 55 000 tonnes de coproduits par an, en l'occurrence des coquilles, dont 42 000 t/an ne trouvent pas de voie de valorisation. Certaines sociétés, comme ID Peintures, ou plus récemment Cool Roof France, utilisent les coquilles d'huître pour remplacer les charges dans leurs formulations. Toujours dans le secteur des peintures, la société Algo Paint fabrique des peintures d'origine végétale à 98 %, à partir, notamment, d'algues brunes laminaires, abondantes en Bretagne. Quant aux microalgues, elles constituent un gisement potentiel de biomasse à ne surtout pas négliger. Bien qu'invisibles à l'œil nu, ces micro-organismes permettent de produire de nombreuses molécules d'intérêt, telles que des principes actifs cosmétiques, des ingrédients nutraceutiques voire des biocarburants. La société CarbonWorks exploite la biomasse algale afin de capturer le CO2 de l'air et de le convertir en différentes molécules d'intérêt. Car en effet, ces organismes sont d'excellents puits de carbone, et ont un potentiel de décarbonation et de dépollution des émissions de certains sites industriels, tout en produisant de la biomasse algale (voir encadré). Une autre source très prometteuse dans sa valorisation et sa capacité de capture du CO2 : le bambou. La société Cobratex en a fait sa spécialité (voir encadré). Quant à la société Embelium, elle « cultive » des emballages grâce au mycélium de champignon (voir encadré). Autant de biomasses qui pourraient venir s'ajouter aux gisements déjà disponibles, et qui pourraient considérablement participer aux efforts de décarbonation de l'industrie chimique.

Les microalgues pour bioconvertir le CO2

La coentreprise entre Fermentalg et Suez, CarbonWorks, a mis au point une technologie de capture et de bioconversion du CO2 par biomasse algale. Installés sur des sites industriels, tels que des sites de méthanisation, les photobioréacteurs permettront de : capter et dissoudre le CO2 produit par l'unité; transformer le carbone séquestré en biomasse organique par voie photosynthétique; et valoriser cette biomasse comme un traitement antifongique naturel, en substitution des pesticides de synthèse. Et tout cela, grâce à des organismes microscopiques : les microalgues. Celles-ci captent le CO2 nécessaire à leur développement, ainsi que les particules fines et autres émanations toxiques, et produisent de l'oxygène selon le procédé naturel de photosynthèse. Une fois leur cycle de développement achevé, les microalgues en fin de vie sont valorisées en produits de biocontrôle.

 

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