Enquête

La France mise sur l'innovation pour ses petits réacteurs modulaires nucléaires

L'appel d'air créé par le plan France 2030 a permis la création d'une dizaine de start-up françaises spécialisées dans les petits réacteurs modulaires nucléaires (SMR). La filière hexagonale mise sur la recherche technologique pour se différencier de la concurrence étrangère, Chine et Etats-Unis en tête.

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Nuward
Créé en 20017, le consortium Nuward s'est transformé en mars 2023 en une filiaile d'EDF.

Emmanuel Macron devait frapper fort pour réveiller l’innovation nucléaire française, laissée groggy par l’abandon du démonstrateur Astrid en 2019. Le président français a ouvert la boîte à idées en annonçant dans France 2030 une enveloppe de 1 milliard d’euros pour faire émerger de petits réacteurs nucléaires (SMR) français.

Dans cette enveloppe, la moitié est théoriquement réservée au financement du projet de SMR Nuward d’EDF, à eau pressurisée, dit de génération III+. A côté de cela, l'autre moitié a surtout pour vocation de faire émerger des réacteurs innovants, dits de génération IV. L’objectif est de ne plus réserver le nucléaire à la production centralisée d’électricité, mais de l’ouvrir à d'autres usages. Parmi eux l'on retrouve pêle-mêle la production de chaleur, la production d’eau douce ou d’hydrogène bas carbone. Dans le même temps, les SMR doivent permettre la réduction du volume et de la radioactivité des déchets issus des installations nucléaires ou l’amélioration de la sûreté et de la sécurité nucléaires.

L’effet a été immédiat. Alors que, jusque-là, le CEA et EDF verrouillaient l’innovation dans l’atome civil français, déjà 10 start-up nucléaires ont été créées comme Naarea, Jimmy ou Neext Engineering. L’annonce présidentielle a aussi incité les Italiens de Newcleo, qui avaient choisi Londres pour créer leur entreprise, à investir 3 milliards d’euros en France pour construire un premier réacteur à neutrons rapides refroidi au plomb de 30 mégawatts électriques et une usine de production de combustibles.

Huit projets en dix mois

Le CEA s’est lui aussi lancé dans la course mondiale et a déjà essaimé deux start-up, Hexana et BlueCapsule. En mars, EDF a décidé de créer une filiale pour accélérer le projet Nuward. Les 500 millions d’euros de France 2030 ne lui sont en effet pas garantis. « Il y aura des paliers de financement relatifs à la maturité technologique du projet. Il doit démontrer qu’il les a franchis », explique Bruno Bonnell, le secrétaire général à l’investissement de France 2030. Enfin, en mai, le groupe Gorgé a annoncé le développement d’un SMR de 30 mégawatts électriques, pour fournir de la chaleur urbaine. Bilan des courses : en dix mois, la France est passée d’un à huit projets de miniréacteurs nucléaires. Dont deux, Naarea et Newcleo, déjà assurés d’un financement France 2030 à hauteur de 10 à 15 millions d’euros chacun. D’autres lauréats seront « annoncés au fil de l’eau », assure Bruno Bonnell. Reste que les subventions publiques ne feront pas tout. Ces projets français sont en retard sur les Russes et les Chinois, qui disposent déjà de SMR en service mais ne sont pas les bienvenus en Occident.

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Des projets encore au stade de concept

Les Américains et les Canadiens sont eux aussi en avance. Sur le marché du remplacement des centrales à charbon, Nuward avance l’atout souveraineté, en promettant une chaîne logistique 100 % européenne. Il bénéficie aussi du soutien de l’Autorité de sûreté nucléaire française (ASN), qui a décidée d'accélérer la certification des projets de miniréacteurs français dans plusieurs pays européens.  L’autorité française est volontariste, même pour les réacteurs de génération IV, qui revisitent les technologies nucléaires étudiées au XXe siècle comme ceux à gaz haute pression, neutrons rapides refroidis au plomb, au sodium, ou aux sels fondus et des combustibles innovants comme le Triso américain ou le thorium. «L’ASN a démontré une vraie volonté de collaboration pour développer un référentiel de sûreté pour les SMR», observe Jean-Luc Alexandre, le PDG de Naarea.

La plupart des projets sont encore au stade de concept. Et ils devront souvent s’installer hors de sites nucléaires existants. Même si tous assurent que la taille et le design de leur réacteur les rendront plus sûrs et résilients, car ne nécessitant pas d’apport d’eau extérieur pour les refroidir, la question de l’acceptabilité par les populations se pose. Et la promesse des solutions françaises aux neutrons rapides de résoudre le problème des déchets du nucléaire en les transformant en combustible risque de ne pas suffire à convaincre les investisseurs industriels. «On a regardé des solutions nucléaires pour produire de la chaleur. Mais la France est un pays compliqué pour faire du nucléaire diffus. Aux États-Unis, ce sera plus simple», observe Loïc de Bergh, le directeur énergies du chimiste Arkema.

Malgré tout, les SMR européens ont une chance. «L’avance des États-Unis et du Canada est plutôt sur la génération III+. En Europe, nous avons des compétences et des capacités qui n’ont pas encore été exploitées», explique le financier Charles Beigbeder. Cet été, il a lancé un préfonds de 15 millions d’euros pour les SMR. Profitant du retour en grâce du nucléaire comme solutions indispensable pour sortir des énergies fossiles, les douze pays européens nucléophiles, la Bulgarie, la Croatie, la Finlande, la France, la Hongrie, les Pays-Bas, la Pologne, la République tchèque, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et la Suède ont demandé début novembre à la Commission européenne de créer une alliance industrielle pour les petits réacteurs nucléaire modulaires afin de renforcer «notre souveraineté énergétique et la compétitivité de notre industrie».  Il y a urgence, la Pologne a déjà préféré l’Américain Westinghouse pour leur premier SMR. Mais dans la course aux miniréacteurs, rien n’est encore joué.

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