Analyse

La France joue sa carte dans le raffinage de terres rares

Deux grands projets de séparation de terres rares pour véhicules électriques se précisent en France. Le pays espère prendre pied sur ce marché ultra-dominé par la Chine.

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À La Rochelle, Solvay a mis en service une unité de séparation de néodyme et de praséodyme, indispensables aux aimants permanents à base de terres rares.

Des allées de cuves métalliques cubiques s’étendent sur une quinzaine de mètres de longueur. Sur la plus proche de l’entrée sont disposées trois petites ampoules à décanter, chacune remplie de deux liquides de couleur vive. Solvay, qui ouvre ses portes en ce jour ensoleillé d’avril, expose le procédé à l’œuvre dans son usine : la séparation des terres rares.

Une activité unique en Europe, qui a lieu sur ce site de 40 hectares à La Rochelle (Charente-Maritime) depuis 1948, pour lequel Solvay a de grandes ambitions. Le 8 avril, le chimiste belge a expédié son premier lot de néodyme et de praséodyme. Deux ingrédients indispensables aux aimants permanents fabriqués à partir de terres rares et qu’il ne produisait pas jusqu’alors. Ce sont eux qui donnent leurs performances aux turbines d’éoliennes en mer et aux moteurs de véhicules électriques.

Un projet encore modeste

Aujourd’hui, l’usine de La Rochelle, née sous le nom de Société française des terres rares (pour la production de pierres à briquet) et où travaillent 300 personnes, fabrique principalement des oxydes de cérium, de l’ordre de 5 000 tonnes par an. Une autre terre rare – l’appellation désigne une famille de 17 éléments qui, contrairement à ce que leur nom indique, sont relativement présents dans la couche terrestre –, qu’elle vend pour les dispositifs antipollution automobile ou en tant qu’agent de polissage pour des optiques et la fabrication de semi-conducteurs.

Mais « le marché de la catalyse automobile va peut-être décroître et on voit, en contrepartie, une transition se faire principalement par l’électrification, qui nécessite des aimants permanents », décrit Philippe Kehren, le directeur général de Solvay, pour expliquer la transformation en cours de ce qu’il appelle le « berceau des terres rares hors de Chine ». Avec quelques centaines de tonnes d’oxydes de néodyme et praséodyme, des terres rares dites « légères », visées cette année via le recyclage d’aimants en fin de vie, le projet reste modeste. « Nous démarrons une petite production, pour tester et permettre à nos clients de vérifier que tout va bien », décrit Philippe Kehren, qui chiffre l’investissement réalisé à « quelques millions » d’euros.

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Ensuite, « la question se posera de savoir si nous investissons dans quelque chose de plus gros, qui peut monter au-delà de 100 millions d’euros, afin de répondre à 30 % de la demande européenne à l’horizon 2030 », dévoile l’industriel, qui prévoit une montée en puissance par phases. À la fin de la décennie, le chimiste fabriquerait quelque 4 500 tonnes de terres rares pour aimants permanents, soit 5 % de la production mondiale actuelle estimée par le cabinet Adamas Intelligence.

Déficit de compétitivité

Solvay mise pour cela sur le savoir-faire et les outils accumulés dans l’usine. Il réutilise des machines disponibles, numérisées et remises à niveau, pour diviser par trois le coût du projet par rapport à la construction d’une usine neuve. Entre 2012 et 2016, le groupe avait porté un grand projet de recyclage des terres rares des lampes fluorescentes (on parlait alors d’europium, de terbium et d’yttrium) avant de jeter l’éponge, touché par l’émergence fulgurante des ampoules LED et la faiblesse des prix entraînée par la surproduction de la Chine.

Un tel scénario pourrait-il se reproduire ? Aujourd’hui, les prix des terres rares sont bas et Solvay reste prudent. Avant d’investir, il attend des clients, et des actes de Bruxelles pour limiter l’impact du déficit de compétitivité avec la Chine (évalué à 20 % sur l’ensemble de la chaîne des aimants)… Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine a raffiné 92 % des terres rares pour aimants permanents en 2023. Sur le marché, « il y a assez de capacités, soyons clairs », pointe le directeur général de Solvay. Le projet ne survivra donc que si le fait d’offrir une alternative est valorisé.

Le contexte pourrait le servir : Pékin renforce son contrôle sur ses exportations dans le cadre de la guerre commerciale [lire l'encadré], et l’Europe a mis le sujet des métaux critiques sur le haut de sa pile depuis l’entrée en vigueur du Critical raw materials act, en mai 2024. En mars, la start-up Carester, fondée par un ancien de Solvay, Frédéric Carencotte, annonçait d’ailleurs une levée de fonds de 216 millions d’euros pour construire une usine de séparation de terres rares lourdes à Lacq, près de Pau (Pyrénées-Atlantiques).

Dès la fin 2026, celle-ci devrait fabriquer 800 tonnes d’oxydes de dysprosium et de terbium, soit l’équivalent de 15 % de la production mondiale actuelle de ces additifs pour aimants permanents (que Solvay pourrait aussi produire, mais dans des quantités moindres).

Une bonne nouvelle pour la souveraineté de la transition écologique européenne, qui doit maintenant se concrétiser industriellement, afin de construire toute une chaîne de valeur. En aval, pour métalliser les terres rares et fabriquer des aimants, et en amont, via des accords miniers et diplomatiques pour garantir des approvisionnements en matières. Car si tous les experts soulignent que les gisements prometteurs ne manquent pas dans le monde, la concurrence pour le produit des quelques mines hors de Chine qui seront exploitées dans des conditions sociales et environnementales acceptables risque de faire rage.

Pékin met la pression

Dans la guerre commerciale qui débute, les terres rares ont un rôle central. Côté États-Unis, Donald Trump souligne régulièrement son intérêt pour ces métaux exotiques, présents (sans exploitation) au Groenland et en Ukraine. Côté chinois, ces éléments, dont Pékin a un quasi-monopole du raffinage, sont une arme de politique étrangère. En 2010, le géant asiatique avait restreint ses exportations vers le Japon à la suite d’un conflit de pêche. Rebelote aujourd’hui, alors que l’industrie chinoise des terres rares s’est consolidée.

Depuis la fin 2023, les technologies de séparation font l’objet d’un embargo. Face aux taxes douanières de Trump, la Chine a annoncé, début avril, un contrôle des exportations pour sept terres rares lourdes, dont le dysprosium et le terbium. Une décision qui rappelle qu’au-delà de la transition écologique, ces matières sont aussi critiques dans l’électronique, la santé et… la défense. On trouve du samarium dans les aimants permanents de missiles, du scandium dans les alliages d’aéronefs militaires, alerte par exemple le cabinet SFA Oxford.

 

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Vous lisez un article du numéro 3742 de L'Usine Nouvelle - Mai 2025

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