Elle fait figure d’exemple quand il s’agit d’illustrer l’érosion de la souveraineté alimentaire française. La filière des fruits et légumes accuse le coup depuis le début du siècle, le taux d’auto-approvisionnement en la matière a chuté de 14 points depuis le début du siècle pour atteindre tout juste 50%. Un chiffre gonflé par l’évolution des pratiques de consommation : en sortant les agrumes et fruits exotiques du calcul, le taux remonte à 63%. Mais, là encore, la filière accuse d’une baisse de 11 points en vingt ans.
La chute des productions côté champs obère aussi les capacités de production des industriels, comme rappelé dans les précédents épisodes de cette série. «La dépendance aux importations est forte et les principaux contributeurs au déficit (commercial) sont les jus et les fruits transformés. (…) Le secteur des légumes surgelés présente plus de fragilité avec 26% d'approvisionnement français», liste aussi le ministère de l’Agriculture dans son plan souveraineté pour la filière.
Stopper l'hémorragie
Conscient du problème, le ministère a opportunément dégainé fin mars, au Salon de l’agriculture, un paquet de mesures pour tenter de stopper l’hémorragie. Le gouvernement égraine ses solutions pour dégager des «gains substantiels en compétitivité» et remonter en puissance : qu’il s’agisse de la «modernisation et la rénovation de l’outil de production (serres, vergers, matériels de production amont et aval), de l’allégement de la fiscalité et l’accès à la trésorerie, de la simplification et l’amélioration de la lisibilité des procédures administratives»...
Si 400 millions d’euros seront mobilisés rien que pour les deux prochaines années afin d'enclencher le mouvement, la partie promet d’être difficile. «Quand on regarde les projections à dix ans, la dépendance de la filière aux importations devrait continuer d’augmenter, pose Laurent Grandin, le président d’Interfel, l'interprofession des fruits et légumes frais. Le plan vise d’abord à arrêter cette hémorragie : il y aura forcément une inertie avant de regagner des points d’auto-approvisionnement.» A noter que toutes les filières ne seront pas logées à même enseigne, le plan ciblant d'abord celles pour lesquelles le décrochage est marqué. On imagine par exemple mal les producteurs et transformateurs de carottes et de pommes de terre bénéficier de larges crédits.

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Arboriculteurs, maraichers, et autres producteurs de fruits promettent d'être choyés. «Aujourd’hui, la rentabilité de ce type d’exploitations est un frein, c’est un travail ingrat et, sur dix ans, vous serez en moyenne plus rentable avec des céréales», complète Pierre Meliet directeur général de Florette et président de la SVFPE, les fabricants de produits végétaux «prêts à l’emploi». La bataille se fait entre cultures mais aussi avec les concurrents étrangers : Pierre Meliet estime par exemple que l’écart de prix entre un approvisionnement français et espagnol est de l’ordre de «15-20%».
Equiper les serres de nouvelles technologies
Le plan gouvernemental souhaite participer au financement d'une kyrielle d'équipements pour améliorer la rentabilité : qu’il s’agisse de robots de désherbage, de centres de stockages performants d’un point de vue énergétique dans les usines, mais surtout de serres compétitives, ces dernières faisant l'objet d'une attention particulière.
«Le vrai défi c’est le coût de l’énergie», juge le président de la SVFPE. «Nous avons un parc de serres en France où beaucoup de technologies sont hors-jeu, avec de vieilles chaudières au gaz. Si nous voulons être plus compétitifs, il faut des serres dotées de nouvelles technologies qui permettent d’être le plus autonome possible en matière d’énergie et d’eau.»
Le plan tombe donc à point nommé. «La hausse du prix de revient chez les producteurs à cause de l’inflation a été un frein à l’investissement, explique Guillaume Bruguerolle, le directeur commercial France de Richel, un gros acteur du secteur avec ses 150 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le guichet d’aides va permettre de libérer des investissements en attente. Le taux de subvention pourra atteindre les 40%. » Il ne s’agira pas seulement de construire de nouvelles serres dans tout le pays, une partie des fonds étant destinés à rénover les serres existantes.
Le consommateur et la sélection variétale comme leviers
Ce premier guichet réserve son verdict pour le mois de juillet. Contacté pour plus de précisions, le ministère de l’Agriculture n’a pas répondu à nos sollicitations. S’il demeure des incertitudes quant aux contours de l’investissement de l’Etat, Guillaume Bruguerolle table au bas mot sur un surcroît d’activité de «20% pour les trois prochaines années». Il assure avoir largement les capacités industrielles pour faire face à l’afflux de commandes.
Une grosse partie du défi se réglera toutefois en amont, que ce soit par l’amélioration des variétés où des moyens de protection des plantes. «Si la capacité des plantes est améliorée, cela sera suffisant pour regagner 10 à 20% de production», estime Laurent Grandin, qui énumère les progrès engendrés par la sélection génomique.
Reste à voir si le consommateur suivra. «Aujourd’hui, nous avons au total 70% de fruits français sur notre gamme de compotes. Avoir un approvisionnement encore plus local nous permet de gagner des parts de marchés : c’est ce qui nous permet de nous différencier dans le rayon», note Raquel Martins, directrice innovation chez Charles & Alice, industriel connu pour ses compotes sans sucre. «Le consommateur est très demandeur de produits avec le petit drapeau français», corrobore Pierre Meliet.
Attention toutefois, s’ils ont encore de la marge, les industriels ne promettent pas une bascule de leur approvisionnement en 100% local. On imagine mal la compote pomme-mangue bénéficier d’une estampille «produit en France». La saisonnalité et les pratiques des clients font le reste : «Nous ne pourrons pas tout faire en France, résume Pierre Meliet. Par exemple, en hiver, l’Espagne approvisionne toute l’Europe en salade iceberg. Ils sont les seuls à pouvoir les produire à ce moment de l’année.» Preuve s’il en fallait que la «souveraineté alimentaire» est aussi l’affaire du consommateur.



