Impossible d’y couper. Un projet de poulaillers géants mené par l’industriel Duc dans l’Yonne, vivement contesté par des riverains ? Voilà que la direction du groupe indique, entre autres motivations, la nécessité de participer de la «souveraineté alimentaire» d’une France «submergée» par les importations de poulets. Une décision de l’Anses, l’agence sanitaire, qui prévoit d’interdire le S-métolachlore, un traitement phytosanitaire utilisé notamment pour le maïs ? Voilà que le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau monte au créneau fin mars refusant d’ «[abandonner] des décisions stratégiques pour notre souveraineté alimentaire à la seule appréciation d'une agence».
Revenu en force à la faveur du Covid-19, propulsé sur le devant de la scène par les tensions sur les marchés mondiaux et la guerre en Ukraine, le concept de souveraineté est l’incantation récurrente dès qu'il est question d’alimentation. Mais l'évocation de «cette faculté de déterminer librement pour un Etat ou un peuple ce qu’il doit produire sur le plan alimentaire», pour reprendre la définition donnée par Thierry Pouch, le chef économiste des Chambres d’agricultures, à l’occasion d’un séminaire organisé par l’OFCE fin 2022, se fait toujours à dessein.
Les importations pèsent 20% de l'alimentation nationale
La souveraineté alimentaire est convoquée comme une preuve du déclin de notre pays. «La France prend (…) conscience du degré élevé de sa dépendance en matière de protéines végétales (pour l’alimentation des animaux d’élevage) ainsi que de l’accélération des importations de viande et de volaille, de son déficit désormais structurel en fruits, légumes et engrais et autres intrants», détaille Thierry Pouch. «Les importations agricoles et agroalimentaires de la France représentent au total environ 20% de l’alimentation nationale», pose aussi l’article "La France est-elle une grande puissance agricole et agroalimentaire ?", publié par le Haut-commissariat au plan en juillet 2021. «Elles ont doublé entre 2000 et 2019, passant de 28 à 56 milliards d’euros, essentiellement en provenance de pays de l’Union européenne», poursuit-il.
Nuance toutefois, «la hausse des importations en valeur depuis 2010 est essentiellement due à une hausse des valeurs unitaires, les volumes importés restant quasiment stables», souligne un épais rapport de FranceAgriMer sur la compétitivité des filières agroalimentaires françaises. Le débat sur la souveraineté alimentaire se polarise alors souvent sur la question de la balance commerciale. L’agroalimentaire est pourtant un de ses contributeurs positifs historiques. L’excédent de plus de 10 milliards d’euros l’an passé, d’après les données compilées par Agreste, l'organisme statistique du ministère de l'Agriculture, après le cumul des produits agricoles (bruts) et des produits agroalimentaires (transformés), atteste d'une santé insolente.

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Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
«Sans le minimiser, il faut nuancer ce constat flatteur», écrivait quelques mois plus tôt le Haut-commissariat au plan à propos d'un secteur qui reste le troisième contributeur à la balance commerciale du pays. «Tout d’abord parce que cet excédent diminue en tendance depuis une quinzaine d’années. De plus, c’est dans l’analyse par produit, par denrée, et dans la ventilation géographique de nos échanges commerciaux que des inquiétudes peuvent apparaître.» La quasi-totalité de cet excédent commercial est réalisé avec des pays tiers, alors que la relation commerciale avec les pays membres de l'Union européenne est très souvent déficitaire.
Une spécialisation des filières
Le constat vaut pour 2022 : l’excédent sur les produits bruts est en effet en progression de plus de 220% par rapport à la moyenne 2017-2021 en raison des prix record des céréales. Sans surprise, les vins et spiritueux sont hors catégorie avec un excédent commercial de plus de 16 milliards d’euros. Mais derrière ces deux locomotives, le tableau n’est pas toujours rutilant. Côté produits transformés, l’excédent commercial «diminue, passant de 7,4 à 5,6 milliards d'euros» : «la croissance des exportations de produits transformés est insuffisante pour compenser la hausse sensible des importations résultant de l’augmentation des volumes achetés et plus encore de celle des prix des produits», note l’Agreste. Nos voisins de l’Union européenne grignotent des parts de marché.
«La perte de compétitivité est le premier facteur explicatif de la baisse de parts de marché», pointe FranceAgriMer dans le rapport précité. En cause, le déficit d’investissement dans les industries agroalimentaires nationales, des entreprises de trop faible taille qui peinent à se projeter à l’export, des contraintes réglementaires, notamment environnementales, plus élevées… Pour certaines filières, l’érosion est violente : le déficit commercial se creuse pour l’ensemble des viandes transformées (près d’un milliard d’euros), avec une restauration toujours aussi demandeuse et des abattoirs français qui manquent de matière, à l’instar de la chute du cheptel bovin.
Idem pourles fruits et légumes où le recul des surfaces continue de faire chuter la production nationale : le taux d'approvisionnement est tombé à 50% pour les fruits et légumes, soit une perte de 14 points depuis le début du siècle, a rappelé le ministère de l'Agriculture lors du lancement «du plan souveraineté» pour la filière au salon de l'Agriculture en mars. Les produits transformés importés à base de fruits et légumes pèsent la moitié du déficit commercial (plus de 7 milliards d'euros) de cette filière : «seuls les échanges de confitures, gelées, compotes et purées de fruits et, à un degré moindre, de pois appertisés, sont excédentaires», rappelle l’Agreste. La ratatouille est d’ailleurs la moins française des recettes nationales, avec des déficits importants sur tous les légumes qui la composent.
«Dépendance généralisée aux échanges»
La souveraineté alimentaire française, ce sont donc des filières en grande forme quand d'autres sont à la peine, écho à une spécialisation de la production. Tempérant le discours ambiant, Pierre Claquin, le directeur des études de FranceAgriMer, a souligné lors d’une conférence de presse tenue au Salon de l’agriculture, «une baisse limitée du taux d’auto-approvisionnement français» - soit la capacité de la production locale à faire face à la consommation - via l'étude de trente productions symboliques (blé, farines, viandes, vins…) Malgré quelques alertes comme ces poulets qui battent de l’aile (-24% sur dix ans), le taux d’auto-approvisionnement médian est quasi stable sur dix ans (-2%).
Pierre Claquin préfère souligner la situation de «dépendance généralisée aux échanges» : 27 des 30 produits listés ont un taux d’importation «supérieur à 20%» mais aussi… un taux d’exportation «supérieur à 20%». «Sur 26 millions d’hectares mobilisés pour l’alimentation des Français, soit pratiquement le même ordre de grandeur que la Superficie agricole utilisée (SAU) française (28,9 millions d’hectares en 2019), presque 10 se trouvent hors de France», insiste le Haut-commissariat au plan. Le blé est exporté, mais les pâtes sont importées, les vins haut de gamme sont exportés, mais des vins espagnols de moins bonne qualité sont importés… Loin des rêves d'autarcie, la théorie des avantages comparatifs bat son plein.
Et alors que les surfaces agricoles sont limitées (et ont plutôt tendance à diminuer) le dynamisme d’une filière se fait nécessairement au détriment d’une autre. Difficile de ne pas mettre en perspective ces 5 millions d’hectares consacrés à la production de blé (presque 11 millions pour l’ensemble des céréales) et le recul des surfaces dédiées aux fruits et légumes. Reste à savoir où placer le curseur. Et comment, lorsque la dépendance est devenue insupportable, inverser la tendance. Eléments de réponse dans les prochains épisodes de cette série…



