Des solutions pour doper la «souveraineté alimentaire» française

[Souveraineté alimentaire 2/3] – Elle est la nouvelle forteresse à défendre pour les acteurs de la filière agroalimentaire, une incantation permanente revenue en force à la faveur du Covid-19 et de la guerre en Ukraine. Dans le deuxième épisode de cette série, passage en revue des pistes visant à favoriser la production de la première industrie nationale, à commencer par une proposition de loi étudiée par le Sénat ce mardi 16 mai.

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Tomates Bio
Le manque de production de tomates françaises fait peser une lourde charge financière sur les capacités de transformation de l'industrie nationale.

S'il s'est retrouvé quelque peu éclipsé par les annonces fracassantes autour des industries du futur, batteries de véhicules électriques en premier lieu, l’agroalimentaire s’est malgré tout fait une petite place à l’occasion du sommet «Choose France», organisé à Versailles ce lundi 15 mai. Mars va investir 80 millions d’euros dans ses sites tricolores, notamment pour doper sa production de M&M’s, Cargill débourse 50 millions d’euros pour son usine de transformation de poulet à Saint-Cyr-en-Val (Centre-Val de Loire), tandis que le coréen spécialiste des plats préparés, Sias, promet de recruter 70 personnes.

Un traitement «choc» à l'étude

Malgré ces bonnes nouvelles, l'ambiance n'est pas à la fête au Sénat. Mardi 16 mai, une proposition de loi censée sauver «la compétitivité de la ferme France» sera étudiée par les élus. Elle fait suite à un rapport sénatorial transpartisan paru fin 2022, qui s’était promis de remédier à la perte de compétitivité du secteur agricole et agroalimentaire français, responsable de «deux tiers des pertes de parts de marché» enregistrées depuis le début du siècle. Alors que la souveraineté alimentaire nationale est sur toutes les lèvres, la proposition promet d’être croustillante.

Ces mesures «choc» visent à remettre en cause «la stratégie politique suivie par l’Etat qui, par souci de simplification, a fait du "tout montée en gamme" la doctrine agricole pour notre pays, sans jamais parler de compétitivité», dixit le rapport. L’immanquable coût du travail y est mentionné, notamment dans l’industrie alimentaire où il a «augmenté [...] de 58% entre 2000 et 2017 contre une hausse de 34% en Allemagne» par exemple.

«D’autres pays, comme les Pays-Bas ou la Belgique, ont gagné ou préservé des parts de marché en Europe et dans le monde avec un coût horaire du travail égal ou supérieur à celui de la France. La structure du tissu industriel français n’est pas si différente de celle de nos principaux compétiteurs», notent toutefois les auteurs. Ils préfèrent aussi fustiger les «exigences des politiques environnementales», le coût des «engrais et produits phytosanitaires» plus élevé que chez nos concurrents, «une fiscalité de la production plus élevée»… Une succession de surcoûts non compensés par des gains de productivité.

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Une pause réglementaire salvatrice ?

En cause notamment, «la faiblesse de l’investissement dans la modernisation des outils de production par rapport aux concurrents (…) ou encore la faiblesse de la taille d’une majorité d’entreprises.» La grande distribution, accusée de «[détériorer] des conditions de la concurrence», est ciblée sans surprise. En ce sens, la loi Descrozailles, surnommée «Egalim 3», pourrait permettre de rééquilibrer la relation commerciale entre industriels et distributeurs.

Dans la proposition de loi portée par les sénateurs, les mesures destinées à baisser le coût du travail sont surtout concentrées sur les exploitations agricoles - ce qui ne résoudrait pas certains problèmes soulevés par le rapport. Il y a bien cet article 10 qui exige que l'origine des trois principaux ingrédients soit indiquée sur les produits transformés, mais le texte s'attaque avant tout à la «surréglementation» et demande une pause sur les interdictions de produits phytosanitaires. Cette levée des contraintes réglementaires bénéficierait aussi aux agroindustriels, directement comme indirectement... 

«Les industriels subissent les conséquences du manque de production côté champs, détaille Pierre Louault (Union centriste), l'un des trois sénateurs à l'origine du texte. Prenez la filière de la tomate, la surrèglementation en matière de produits phytosanitaires affecte la production de tomates destinées à l’industrie.» Le cercle vicieux est alors enclenché : «Dès lors que le maillage agricole et industriel est trop lâche, les coûts logistiques pèsent négativement sur la compétitivité de la production française, renchérissant in fine le prix de la matière agricole livrée "d’une dizaine d’euros par tonne" par rapport aux concurrents», a pointé le rapport parlementaire.

Producteurs et industriels sont liés. Le plan de «souveraineté» présenté par le gouvernement au salon de l'Agriculture début mars afin de dynamiser la filière fruits et légumes est donc particulièrement attendu (et sa mise en oeuvre sera chroniquée dans le prochain épisode de cette série).

Des industriels à la rescousse 

En attendant de remonter des filières ou de voir déferler les mesures à même d’améliorer leur compétitivité, plusieurs industriels ont égrainé leurs solutions pour doper la souveraineté alimentaire locale lors d’une table-ronde organisée le 11 mai par RIA, la Revue de l'industrie agroalimentaire. Illustration avec Nicolas Deluce, le vice-président de Nutrition & Santé, qui produit notamment les biscuits Gerblé. Ce dernier a distillé quelques clefs pour relocaliser : «Nous avons rapatrié une partie de notre production de céréales bio de l’Espagne vers la France. L’écart de coût de main d’œuvre lié à la transformation est de 20% : il n’était pas question d’augmenter les prix, mais impossible de continuer avec le même nombre de salariés. Nous avons automatisé une partie de la production.»

«Un kilo de petit pois origine France coûte 30% plus cher que s’il vient d’Espagne, a par ailleurs détaillé Jeremy Strohner, le PDG de Yooji, spécialiste de la nutrition infantile. Il est très difficile de valoriser notre approvisionnement auprès des distributeurs. Nous avons pris le parti de faire du regroupement avec l’idée "un repas = un emballage", ce qui nous a permis de baisser le budget emballages pour mettre un peu plus sur l’approvisionnement.»

Mais difficile d’échapper à la réglementation tricolore. «Nous commercialisons des steaks végétaux et nous sommes en plein conflit avec une loi (de 2020 qui fait actuellement l’objet d’un recours suspensif devant le conseil d’Etat, ndlr)qui réserve l’appellation de steak à la viande, a raconté Nicolas Deluce. Nous n’aurions pas ce problème si nous produisions nos steaks en Espagne…»

«Il y a un paradoxe, nous sentons une volonté d’accompagnement des pouvoir publics avec des subventions importantes mais ces aides sont très compliquées à aller chercher, regrette Jeremy Strohner. Nous sommes d’ailleurs obligés de passer par des cabinets spécialisés qui se rémunèrent en prenant 30 à 40% de l’aide que nous touchons. C’est impossible pour une structure de 60 personnes de gérer ça.» Une preuve de plus que le chemin vers la souveraineté alimentaire reste semé d'embuches.

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