La bataille semble inégale. Pas de quoi dissuader Samsung de défier depuis 2017 TSMC avec l’ambition de le détrôner dans les services de fonderie de puces en 2030. Le géant coréen de l’électronique reste loin de cet objectif, avec seulement 15 % du marché en 2020, quatre fois moins que son grand rival taïwanais, selon le cabinet Counterpoint. Et encore, 40 % de son activité dans ce domaine, selon le cabinet Yole Développement, provient de son marché captif, c’est-à-dire de Samsung lui-même.
Alors que TSMC opère depuis 1987, Samsung est un acteur nouveau de la fonderie de puces. Il est entré sur ce marché en 2005. Il en fait aujourd’hui un axe stratégique de diversification pour sortir du carcan des mémoires qui représentent jusqu’à 85 % de son chiffre d’affaires dans les semiconducteurs. “Il est poussé sur ce marché par la volonté d’amortir ses gigantesques investissements de production de ses semiconducteurs”, explique Jean-Christophe Eloy, le PDG de Yole Développement.
Conflits d’intérêts internes
En plus de son énorme marché captif, Samsung a bénéficié d’Apple comme plus gros client. Le groupe californien lui confiait la fabrication des processeurs de ses iPhone avant de passer en 2016 chez TSMC. Pour des questions de bataille de brevets, de rivalité dans les smartphones et de secrets technologiques, mais pas seulement. “Apple a choisi TSMC pour profiter de la technologie de packaging de puces la plus avancée au monde, affirme Jean-Christophe Eloy. C’est la force de TSMC et le point faible de Samsung. Apple n’a pas coupé les ponts avec Samsung. Il garde la possibilité de faire appel à ses services. Mais, sauf erreur de TSMC ou problème géopolitique à Taïwan, je ne le vois pas revenir chez Samsung.”
Les deux titans asiatiques paraissent au même niveau technologique. Tous deux en sont aujourd’hui à la génération de 5 nanomètres et se préparent à mettre en production en 2022 celle de 3 nanomètres. Mais la réalité est différente. “TSMC a une avance technologique de dix-huit mois sur Samsung, affirme Émilie Jolivet, analyste chez Yole Développement. Il est dans un cercle vertueux qui l’amène à creuser l’écart dans les générations suivantes.” Son avance technologique se mesure dans la densité, la performance, la consommation d’énergie, le rendement de production ou encore le packaging.
Samsung en manque de clients
TSMC est tiré vers le haut par des clients dans le calcul à haute performance comme AMD et Nvidia. C’est ce qui manque à Samsung, qui souffre d’un positionnement orienté vers les mobiles et le grand public.
— Émilie Jolivet, analyste chez Yole Développement
Samsung se targue d’avoir gagné des clients comme Cisco, Google ou Tesla. Pas de quoi compenser la perte d’Apple, un poids lourd qui a représenté 25 % du chiffre d’affaires de TSMC en 2020. “TSMC est aussi tiré vers le haut par des clients dans le calcul à haute performance comme AMD et Nvidia, souligne Émilie Jolivet. C’est ce qui manque à Samsung qui souffre d’un positionnement orienté vers les mobiles et le grand public.”
Le directeur général de TSMC, Charles Wei, rappelle le statut de pure player de son groupe. “Nous ne concurrençons jamais nos clients”, martèle-t-il. Une pique envoyée à Samsung, dont l’activité de fonderie de puces peut créer un conflit avec ses autres activités. Le groupe coréen est conscient du problème. C’est pourquoi il a distingué en 2017 son activité de fonderie de puces sous le nom de Samsung Foundry. Pas de quoi rassurer les clients selon Jean-Christophe Eloy. “Avant d’aller chez Samsung, vous vous demandez s’il ne va pas donner la priorité à ses clients internes”, explique-t-il.
TSMC largement avantagé
La pénurie de puces n’a fait que conforter l’avantage de TSMC. Le groupe taïwanais, qui se développait dans l’ombre de clients comme Apple, AMD, Broadcom, Nvidia ou Qualcomm, a été propulsé sur le devant de la scène. De Washington à Tokyo, en passant par Berlin, tous les gouvernements le courtisent dans l’espoir de résorber la crise. Les États-Unis, le Japon et l’Union européenne sont prêts à dérouler le tapis rouge pour qu’il crée sur leur territoire une fonderie avancée de puces.
Pendant ce temps, Samsung est relégué aux oubliettes. “TSMC dispose d’une force de frappe considérable, avec une clientèle fidèle et une couverture de tout le spectre des technologies, des plus avancées jusqu’aux plus matures comme celles pour l’automobile, note Jean-Pierre Delesse, l’ancien patron du fondeur de puces LFoundry, aujourd’hui directeur des opérations de Trusted Objects, une start-up spécialisée dans la sécurité des objets connectés. Samsung se cantonne plutôt aux technologies avancées, tirées par ses besoins internes.”
Quand TSMC a annoncé un plan d’investissement de 100 milliards de dollars sur trois ans pour aider à résorber la pénurie, Samsung a répliqué par un plan similaire de 150 milliards de dollars sur dix ans. Là encore, l’apparence est trompeuse. “C’est bien TSMC qui investit le plus dans la fonderie de puces, estime Jean-Christophe Eloy. L’effort de Samsung est dilué par ses autres activités dans les semiconducteurs.”
Le pari de Samsung paraît compliqué. “Il est toujours bon d’afficher l’ambition de devenir leader, rappelle Jean-Pierre Delesse. Cela rassure les clients et les investisseurs. Mais je ne pense pas que Samsung puisse détrôner TSMC. Seule la mise en défaut de TSMC par des conflits géopolitiques pourrait lui offrir une opportunité. La menace de la Chine sur Taïwan commence à faire peur aux clients. Mais elle reste aujourd’hui derrière la crainte de voir Samsung privilégier ses propres intérêts.”
Intel joue le trublion
Le groupe Intel, le numéro un mondial des puces, a décidé de faire son entrée sur le marché de la fonderie de puces avec, à la clé, un investissement de 20 milliards de dollars dans un nouveau site de production, en Arizona aux États-Unis, et un projet similaire en Europe continentale. La France est candidate à l’accueil du nouveau site européen en concurrence avec d’autres pays européens, dont l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et les Pays-Bas. Intel part avec un sérieux désavantage : un retard technologique de trois ans sur le taïwanais TSMC, la référence absolue du marché, selon le cabinet Yole Développement.
Son plus grand atout réside dans l’existence de grands clients potentiels américains, des sociétés fabless (sans usines) comme AMD, Broadcom, Nvidia ou Qualcomm, et des équipementiers comme Apple, Cisco ou IBM. Aujourd’hui, ils dépendent principalement de fondeurs en Asie pour la fabrication de leurs puces. Intel leur offrirait le moyen de rééquilibrer leur chaîne logistique vers les États-Unis, comme le demande l’administration américaine, et de se prémunir de l’instabilité géopolitique entre la Chine et Taïwan. C’est TSMC qui aurait le plus à perdre dans cette redistribution des cartes selon Yole Développement.



