Forcément, avec un budget historique de 9 milliards d'euros, la stratégie nationale hydrogène (SNH) lancée en 2020 et révisée en 2025 allait être scrutée de près par la Cour des comptes. Les magistrats ont pourtant attendu quatre ans pour évaluer sa pertinence... Et leur conclusion est au vitriol. «Les trajectoires de production et de consommation d’hydrogène […] apparaissent inatteignables tant d’un point de vue opérationnel qu’au regard des montants de soutien public qu’elles pourraient nécessiter». Pire, selon eux, la «crédibilité» de la stratégie climat de la France sera «fragilisée» si elle s’appuie sur cette stratégie.
Les trajectoires de consommation d’hydrogène de la stratégie nationale bas carbone projettent une consommation de 1 million de tonnes (Mt) d’hydrogène par an en 2035 et de 4,4 Mt/an d’ici à 2050, dont 2 Mt pour l’industrie et 1,5 Mt pour les électro-carburants. Des projections irréalistes, selon la Cour des comptes, qui observe que même l’Agence internationale de l’énergie a revu ces prévisions de consommation d’hydrogène à la baisse de 30%.
Des objectifs de production hors de portée
Côté production, cela ne va pas non plus. Si la SNH de 2025 a revu ses ambitions à la baisse, elle prévoit encore l’installation de 4,5 gigawatts (GW) de capacité de production d’hydrogène par électrolyse de l’eau en 2030 et 8 GW en 2035. Or, «seuls 0,5 GW ont été installés ou contractualisés dans le cadre d’un soutien public», constate le rapport. Et d’ici à 2030, le niveau de capacités de production «ne pourrait pas excéder 3,1 GW» si tous les projets pouvant bénéficier d’aides publiques, via des aides à l’investissement autorisées par l’Europe (par le PIIEC), le mécanisme de soutien à la production ou l’extension de la TIRUERT (Taxe Incitative Relative à l’Utilisation d’Energie Renouvelable dans les Transports)à l’hydrogène pour les raffineries, se réalisaient. Dans le meilleur des cas, donc.
Constatant le fort déficit de compétitivité de l’hydrogène électrolytique comparé à celui produit par vaporéformage du gaz naturel, même avec captage de CO2, la Cour des comptes estime que l’atteinte des objectifs entraînerait «un soutien budgétaire incompatible avec la situation des finances publiques». Selon ses calculs, le surcoût de l’hydrogène par électrolyse versus par vaporéformage de gaz naturel s’établirait entre 1,5 et 4,1 milliards d'euros par an entre 2031 et 2035, et entre 5,5 et 11 milliards d'euros annuels entre 2041 et 2045.

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Un surcoût qu’elle voit mal les industriels supporter seuls. La Cour des comptes recommande donc au gouvernement de fixer des trajectoires de production et de consommation «réalistes au regard des perspectives de développement et de compétitivité de la filière». Elle recommande aussi un suivi statistique de la production et de la consommation incluant l’ensemble des sources et des usages, qui fait défaut.
L'hydrogène pour la mobilité, «pas une bonne option»
Le rapport étrille également la SNH pour un soutien au développement d’une filière industrielle «non ciblé» pour ne pas dire mal ciblé. «Ce soutien public est dispersé le long de la chaîne de valeur. Dans un premier temps, il a ciblé les mobilités routières alors même qu’elles ne correspondent plus à un usage prioritaire de l’hydrogène», explique l’un des magistrats de la Cour.
Sur les 3,6 milliards d’euros engagés pour la stratégie, «1,6 milliards d'euros (46 %) sont à destination de la mobilité routière», via l’aide à l’investissement dans des usines de piles à combustibles ou de réservoirs et les appels à projets de l’Ademe, qui ont subventionné 3150 véhicules hydrogène, dont 2600 véhicules légers à l'image des taxis Hype à Paris. «Cela ne paraît pas une bonne option», observe un magistrat. Le rapport recommande donc de «procéder à une évaluation des soutiens déjà apportés aux projets de mobilité routière afin de redéfinir la place de ces usages dans la stratégie nationale hydrogène».
Un soutien à la filière mal ciblé
Dans sa réponse au référé du président de la Cour des comptes Pierre Moscovici, le Premier ministre François Bayrou balaye les critiques d’un revers de manche, écrivant que les «cibles réévaluées» de la SNH en 2025 «reflètent une approche plus réaliste adaptée aux enjeux de la filière». Le commissariat général au développement durable évoque de son côté la «complexité de construire un système d’information» pour le suivi statistique. L’Ademe demande, elle, d’inscrire cette stratégie dans le temps long et rappelle à la Cour que la production actuelle d’hydrogène par vaporéformage de gaz naturel, exonéré de taxe, représente un manque à gagner de 330 millions d’euros par an. Et que les risques d’actifs échoués sont importants au-delà de 2041, si l’on restait sur cette voie.
Avec un peu de recul, ce rapport de la Cour des comptes illustre bien la nécessité d’une révision de la fiscalité énergétique pour l’adapter à la sortie des fossiles. Elle montre aussi les limites d’un rapport qui ne prend pas en compte les enjeux de souveraineté énergétique et les coûts de l’inaction climatique.



