Entretien

[L'interview management] "Il faudrait travailler sur l'angoisse des managers car on peut l'éviter" estime Myriam El Khomri

Myriam El Khomri, membre de l'Observatoire du dialogue social de la Fondation Jean Jaurès, commente pour L'Usine Nouvelle les résultats d'une étude menée par l'Ifop sur la perception des actifs français sur la pérennité de leur emploi. Où il apparaît que certaines catégories sont particulièrement angoissées, que la formation professionnelle a un rôlé clé à jouer et qu'il est urgent de redonner du sens au travail. 

 

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Myriam El Khomri
Myriam El Khomri

L’Usine Nouvelle. - Pourquoi avoir réalisé une étude avec l’Ifop sur la transformation et la disparition des métiers ? Une étude de plus, j’ai envie de dire...

Myriam El Khomri. - Nous avons voulu nous associer à l’Ifop et à la Fondation Jean-Jaurès pour cette étude sur l’avenir des métiers. Nous disposons de rapports du Conseil d’orientation de l’emploi, de l’OCDE sur l’avenir des métiers avec des conclusions plus ou moins alarmantes. Nous avons voulu nous intéresser ce que les actifs eux-mêmes en pensent. Nous voulions partir du terrain avant d’élaborer de grandes théories. Comment les Français perçoivent l’avenir de leur métier ? Sont-ils ou non inquiets ? Ma conviction était qu’on ne peut pas bien parler du monde du travail sans le faire avec les premiers concernés. 

L’étude montre malgré tout qu’une grande majorité d’actifs sont satisfaits de leur travail. C’est une bonne nouvelle quand même.

Il faut regarder les réponses par catégorie. Sans vouloir souligner ce qui va mal, l’étude révèle que tout le monde n’est pas dans la même situation. Certaines catégories d’actifs cumulent les sources d’anxiété. C’est le cas des salariés du secteur public, peu satisfaits aujourd’hui et inquiets pour l’avenir. C’est plus difficile pour les salariés des petites que des grandes entreprises. De même, l’âge des salariés a une influence. Les jeunes sont davantage satisfaits que les plus âgés, qui sont les plus insatisfaits. 

Pour une majorité d’actifs, la technologie va transformer, voire supprimer leur métier. Cela vous a-t-il étonné ? 

Dans leur immense majorité, les actifs pensent que leur métier va changer avec les évolutions technologiques. Il faut remettre un peu de perspective historique. Depuis 20 à 30 ans, c’est la crainte des délocalisations qui mobilisait le débat. Les emplois étaient détruits parce qu’ils étaient déplacés dans des pays où le travail coûtait moins cher.

Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, c’est l’idée de la concurrence des machines qui a supplanté celle des pays à bas salaire.  Ceci étant rappelé, tout le monde n’a pas les mêmes “lunettes” pour regarder le monde : les cadres du privé voient ces transformations positivement. Dans le secteur public, l’approche est plus anxieuse. De nombreux professeurs, cadres du public anticipent une disparition de leurs métiers. Mais ils se sentent désarmés pour faire face à ses évolutions. A l’inverse, les cadres du privé sont deux fois plus nombreux à répondre qu’ils ont des formations qui les aident à répondre à ces transformations.

Justement, quel rôle peut jouer la formation face à ces transformations anxiogènes ? 

La formation doit être encore plus une deuxième chance pour les salariés. Il est encore trop tôt pour tirer un bilan du compte personnel de formation qui affichait de tels objectifs. Du poste que j’occupe aujourd’hui, nous sommes régulièrement sollicités par des directions des ressources humaines pour les aider à élaborer des accords formation innovants. Il y a une vraie prise de conscience de cet enjeu dans les entreprises. 

Quand on regarde les sources de mécontentement, on voit que le salaire est très largement cité. Il y a un problème de rémunération en France ?

C’est une réponse récurrente dans toutes les études. Mais je voudrais insister sur un autre point : la reconnaissance au travail. La France est régulièrement classée en deçà des autres pays sur ce critère dans les études que je lis ou que nous faisons. C’est beaucoup plus qu’au Royaume-Uni ou en Allemagne par exemple. Or c’est un élément différenciant très important qui ne dépend pas que du salaire. Cela passe par le management, les perspectives de carrière. On peut résumer par deux questions : est-ce que je connais la stratégie de l’entreprise ? Est-ce que je connais ma place dans l’entreprise ? Sur le terrain, c’est clé. Quand la stratégie n’est pas partagée, cela peut provoquer de graves problèmes.

J’ai travaillé pour une enseigne de magasins présents à la fois dans les centres-villes et les périphéries, en centre commercial. Et bien chaque fois qu’un magasin ouvrait dans un centre commercial, les salariés du centre le vivaient comme une menace, une concurrence, si la stratégie n’était pas partagée. J’ai vu la même chose dans le e-commerce quand les colis ne partent pas de l’entrepôt mais d’un magasin. Si on n’explique pas et qu’on ne met pas les outils pour que ses ventes sont intégrées au chiffre d’affaires du magasin, les salariés pensent qu’Internet est un concurrent, alors que ça change leur emploi, l’enrichit parfois, le sauve dans d’autres situations. La vendeuse doit connaître la stratégie de l’entreprise. 

Comment améliorer cette reconnaissance ? 

Un point important concerne l’environnement de travail. Ce sont parfois de petits détails mais qui vont faire la différence. Je pense à un cas où un escabeau avait été placé à un endroit et rendait le travail de certaines personnes pénibles dans un magasin. 

Nous organisons des focus groupes et j’ai travaillé avec des cadres intermédiaires de la banque assurance. Ce qui était marquant dans les résultats, c’est que le changement se traduisait, selon les personnes interrogées, par une communication abondante sans aucune traduction concrète. On les abreuvait de messages mais on ne leur disait pas comment faire concrètement. Il ressortait des entretiens qu’ils entendaient qu’il fallait changer sinon il y avait un risque de mort par nécrose. Mais ils attendaient pour cela un soutien des services RH qui n’était pas du tout à la hauteur de leurs attentes. Ils se retrouvent très démunis et doivent se débrouiller tout seuls. C’est une angoisse très forte sur laquelle on pourrait travailler pour l’éviter. 

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